Le problème n’est pas l’objectif, mais la méthode
Can Tho n’est pas la première ville vietnamienne à se lancer dans le numérique. Depuis 2020, Hanoï, Ho Chi Minh-Ville et Da Nang ont déjà injecté des milliards dans des plateformes de services en ligne, des smart cities, et des systèmes de données centralisés. Résultat ? Des projets à moitié vides, des bases de données incompatibles, et des budgets engloutis dans des logiciels obsolètes avant même leur déploiement.
Pourtant, cette fois, c’est différent, disent les responsables locaux. « Nous avons appris de nos erreurs », assure un cadre du Département des sciences et technologies sous couvert d’anonymat. Sauf que les erreurs en question, désorganisation, manque de compétences internes, dépendance aux consultants étrangers, restent les mêmes. La différence ? Le montant. 16 milliards, c’est l’équivalent de 10 % du budget annuel de la ville. Assez pour construire trois hôpitaux. Assez pour éduquer 50 000 enfants pendant cinq ans. Assez pour acheter 10 000 voitures de police. Alors oui, le numérique, c’est important. Mais à quel prix ?
Personne ne sait exactement combien ça coûtera
Les 16 projets sont listés dans un document de 47 pages, approuvé en mars 2023. Problème : aucun détail financier n’y figure. Juste des lignes budgétaires floues du type « investissements dans les infrastructures IT » ou « formation des agents publics ».
Prenez le projet « Can Tho Smart City », censé connecter caméras, capteurs de trafic et bornes interactives d’ici 2028. Le coût ? « Environ 3 à 5 milliards de dongs », selon le document. Sauf que les appels d’offres pour les capteurs de qualité urbaine (les fameuses « smart lights ») ont déjà été lancés… pour un budget de 1,2 milliard. Où est passé le reste ? Personne ne répond.
Même embarras pour les « plateformes de services publics unifiés ». Objectif : regrouper en un seul guichet les démarches administratives, les factures d’eau, l’état civil, et les subventions agricoles. Un projet phare, censé économiser des millions d’heures de paperasse par an. Sauf que les trois derniers gouvernements locaux qui ont tenté la même chose à Can Tho ont échoué. Leurs systèmes étaient incompatibles avec ceux des districts voisins. Résultat ? Les citoyens devaient fournir deux fois les mêmes documents. Aujourd’hui, personne n’a expliqué comment on évitera ce piège.
Les consultants étrangers mangent la moitié du budget
Le Vietnam mise sur l’expertise internationale pour ses transformations numériques. Problème : les cabinets étrangers facturent entre 30 % et 50 % du coût total des projets. À Can Tho, c’est la société sud-coréenne Korea Digital Solutions qui a remporté l’appel d’offres pour « l’audit des systèmes existants », avec une marge bénéficiaire estimée à 40 %.
Pourquoi payer si cher ? Parce que les compétences locales manquent cruellement. « Nous avons 120 ingénieurs en informatique dans l’administration, mais la moitié ne maîtrise pas les outils modernes », reconnaît un responsable anonyme. Autre raison : les contrats sont souvent signés sans négociation. « Les ministères centraux imposent leurs partenaires habituels, sans appel d’offres transparent », dénonce un ancien haut fonctionnaire de Ho Chi Minh-Ville.
Le vrai risque : un numérique qui ne sert à rien
En 2021, le gouvernement vietnamien a lancé « Vietnam Digital Transformation Program », avec un budget de 120 milliards de dongs. Trois ans plus tard, les résultats sont maigres. Pourquoi ? Parce que la transformation numérique, ce n’est pas juste acheter des serveurs et des logiciels. C’est former les gens. C’est intégrer les systèmes entre eux. C’est anticiper les cyberattaques. À Can Tho, aucun de ces points n’est abordé dans les documents officiels.
Prenez l’exemple de la « plateforme de santé numérique ». Objectif : permettre aux médecins de consulter les dossiers médicaux des patients en temps réel. Sauf que le système actuel de l’hôpital central de Can Tho ne communique pas avec celui des cliniques privées. Résultat ? Les médecins passent leur temps à recopier des fichiers papier. Ajoutez à cela le manque de fibre optique dans les zones rurales, plus de 60 % des habitants de Can Tho n’ont pas accès à une connexion stable, and vous comprenez pourquoi le numérique risque de devenir un gadget pour élites urbaines.
Ce que les responsables ne disent pas
Les 16 projets de Can Tho reposent sur une hypothèse simple : « Si on met assez d’argent, ça va marcher ». Sauf que l’argent seul ne suffit pas.
En 2022, une étude de la Banque mondiale sur les projets numériques vietnamiens révélait que 72 % des budgets alloués étaient absorbés par des coûts imprévus, retards, surcoûts, formations supplémentaires. Pire : 45 % des systèmes déployés n’étaient plus utilisés six mois après leur lancement, faute d’adoption par les utilisateurs finaux.
À Can Tho, personne ne cite ces chiffres. Personne ne parle des échecs de Da Nang, où un projet de « ville intelligente » a coûté 8 milliards de dongs pour aboutir à un site web inutilisable. Personne ne mentionne que le Vietnam est 110e sur 193 pays dans l’Indice de l’économie numérique de l’ONU, loin derrière des pays bien moins riches comme le Kenya ou le Ghana.
Pourtant, les signes sont là. En mars dernier, le Comité populaire a dû annuler un projet de « blockchain pour les titres fonciers » après que trois districts aient refusé de participer, jugeant le système trop complexe. Résultat ? Le budget a été réalloué… sans explication publique.
La vraie question n’est pas « Est-ce que Can Tho va réussir ? » mais « À quel prix ? »
Les 16 projets de transformation numérique de Can Tho sont une opportunité. À condition de ne pas reproduire les mêmes erreurs.
Mais aujourd’hui, rien ne garantit que ce sera le cas. Les financements sont flous, les compétences locales insuffisantes, et les décideurs semblent plus préoccupés par l’image que par les résultats concrets.
En 2026, quand les premiers systèmes seront déployés, une chose est sûre : si rien ne change, Can Tho aura dépensé des milliards pour… rien.
Et personne ne sera responsable.