BTechnologie recrute 9 ingénieurs à Rabat, mais le marché marocain étouffe
Le 15 mars dernier, BTechnologie a publié une offre groupée pour neuf postes en IT et télécoms à Rabat. Junior, confirmé, expert : tous les niveaux sont concernés. Sauf que sur le papier, ça ressemble à une bonne nouvelle. Dans les faits, c’est un miroir tendu vers les failles du marché marocain.
Pourquoi ? Parce que ces neuf postes s’ajoutent à une liste de 15 autres déjà ouverts depuis début 2024. Parce que les salaires proposés, entre 8 000 et 14 000 MAD brut, sont en dessous de ce que le marché tolère aujourd’hui. Et surtout, parce que les candidats marocains, eux, savent que Rabat n’est plus le vivier qu’elle prétendait être.
Les ingénieurs IT marocains ont d’autres priorités
En 2023, le Maroc a formé 12 000 ingénieurs en informatique selon le ministère de l’Éducation nationale. 12 000. Pourtant, les entreprises locales peinent à recruter. Pourquoi ? Parce que les jeunes talents, eux, regardent ailleurs.
Cas d’école : les départs vers l’Europe. Entre 2022 et 2023, 3 200 ingénieurs marocains ont émigré vers la France, l’Allemagne ou les Pays-Bas, selon les données de l’Office des Changes marocain. Pas par hasard : les salaires y sont deux à trois fois plus élevés. À Paris, un junior en cybersécurité touche 45 000 à 55 000 euros brut, soit l’équivalent de 500 000 à 600 000 MAD. À Rabat ? 12 000 à 18 000 MAD pour un poste similaire. La comparaison est cruelle.
BTechnologie le sait. Mais au lieu d’ajuster, l’entreprise mise sur un argument : « Rabat reste un hub stratégique pour l’Afrique francophone ». Sauf que les candidats, eux, calculent en euros. Et pour eux, le « hub » marocain est un piège à revenus.
Le vrai problème : les salaires ne suivent pas la demande
En 2024, le marché IT marocain est tendu. Très tendu. Les entreprises étrangères, Capgemini, Atos, Orange, recrutent massivement, mais à des conditions qui font pâlir les locaux.
Prenez Orange Maroc, qui a ouvert 200 postes en cloud computing cette année. Les salaires ? 15 000 à 25 000 MAD pour un expert. Soit 1 250 à 2 000 euros. À Bruxelles, un profil équivalent touche 60 000 à 80 000 euros. Même écart.
Alors oui, BTechnologie propose des postes. Mais à quel prix ?
- Un junior en développement : 8 000 MAD (650 euros). En Pologne, même profil : 3 000 euros nets.
- Un expert en cybersécurité : 14 000 MAD (1 150 euros). À Berlin, 7 000 euros.
Résultat : les candidats marocains, eux, ont deux options.
- Rester et accepter un salaire de misère, avec l’espoir (vaine) que ça monte un jour.
- Partir. Et c’est ce qu’ils font.
Pourquoi Rabat n’est plus la Mecque des télécoms
Il y a cinq ans, Rabat était le lieu où il fallait être. Les géants des télécoms, Maroc Telecom, Inwi, Méditel, y recrutaient à tour de bras. Les salaires étaient décents. Les perspectives, attractives.
Aujourd’hui ?
- La croissance du secteur stagne. Entre 2019 et 2023, le marché des télécoms marocain n’a progressé que de 3,2 % par an (source : Harmonicareport 2023). Pas de quoi justifier des embauches massives.
- Les investissements étrangers se raréfient. Après les années faste de 2015-2018, les fonds européens et américains se font plus discrets. Résultat : moins de projets, moins de besoins.
- La concurrence locale est féroce. Les écoles d’ingénieurs, ENSIAS, EST, INPT, forment plus de diplômés que le marché n’en absorbe. En 2023, 45 % des jeunes ingénieurs étaient au chômage ou sous-employés (enquête HCP 2023).
Alors oui, BTechnologie recrute. Mais dans un marché où l’offre dépasse la demande, où les salaires sont divisés par trois par rapport à l’Europe, et où les talents fuient massivement, ces neuf postes ressemblent à une opération de communication plus qu’à une réelle opportunité.
Ce que les candidats marocains ne disent pas (mais pensent)
- « Pourquoi accepter 8 000 MAD quand on peut toucher 50 000 euros à Lille ? »
- « Rabat, c’est bien pour les débutants. Après deux ans, soit tu pars, soit tu te résignes à gagner trois fois moins. »
- « Les entreprises marocaines parlent d’innovation, mais leurs grilles salariales datent des années 2000. »
Le paradoxe ? Plus les entreprises comme BTechnologie recrutent, plus elles poussent les talents vers la porte de sortie. Parce qu’un ingénieur qui gagne 1 000 euros à Rabat aura toujours en tête ce qu’il pourrait gagner à Dubaï, à Lisbonne ou à Berlin.
La vraie question : et si BTechnologie se trompait de cible ?
Rabat n’est plus un marché porteur. C’est un marché en déclin relatif.
- Les juniors ? Ils visent l’Europe ou les Émirats.
- Les confirmés ? Ils migrent vers les hubs africains plus dynamiques, Lagos, Le Caire, Nairobi.
- Les experts ? Ils ont déjà fait leur choix : soit ils sont partis, soit ils attendent une offre au moins deux fois supérieure à ce que propose BTechnologie.
Alors oui, l’entreprise peut publier ses offres. Elle peut même les remplir, à condition d’accepter des profils sous-qualifiés ou des salaires de survie. Mais dans un marché où l’exode des cerveaux est une réalité, recruter neuf ingénieurs à Rabat en 2024, c’est un peu comme vendre des glaces en plein hiver. Ça se fait. Mais personne n’y croit vraiment.
La dernière ironie ?
BTechnologie mise sur Rabat pour son positionnement Afrique. Sauf que l’Afrique ne viendra pas. Parce que les talents africains, eux aussi, fuient les bas salaires. Et parce que les entreprises locales, elles, savent que Rabat n’est plus un aimant.
Alors, à qui s’adressent vraiment ces neuf postes ?
À ceux qui n’ont pas le choix. Ou à ceux qui, par naïveté, croient encore que le Maroc est un eldorado.
Le marché a tranché. Lui, il ne ment pas.