La Suisse abandonne le braille au profit des écrans tactiles

Seuls 10 à 15% des malvoyants suisses maîtrisent aujourd’hui le braille, une compétence en chute libre face à la domination des smartphones et des assistants vocaux. Pourtant, cette écriture tactile reste cruciale pour l’autonomie. Pourquoi personne ne semble s’en soucier ?

Publié le 4 octobre 2026 à 22:14
La Suisse abandonne le braille au profit des écrans tactiles

Pourquoi le braille devient-il un vestige du passé ?

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Le braille a sauvé des générations. Il a donné accès à la lecture, aux maths, à la musique, tout ce que les autres prennent pour acquis. Pourtant, aujourd’hui, il est concurrencé par des outils qui semblent plus pratiques : les écrans OLED des smartphones, les synthèses vocales comme VoiceOver ou TalkBack, et les liseuses électroniques. Le problème ? Ces technologies reposent sur une infrastructure coûteuse et fragile. Une panne de batterie, un bug logiciel, et c’est l’isolement. Le braille, lui, ne dépend de rien. Six points en relief sur du papier ou du plastique. Rien à charger, rien à mettre à jour. Juste des doigts et une surface lisse.

Mais voici le vrai problème : personne ne forme plus assez de spécialistes pour enseigner le braille. Les professeurs partent à la retraite, les postes ne sont pas remplacés. À l’Institut Benjamin, l’une des rares écoles suisses à proposer une formation complète, les inscriptions ont chuté de 40% en cinq ans. « Les parents nous disent : À quoi bon ? Mon enfant aura un téléphone avec une synthèse vocale, raconte une enseignante sous couvert d’anonymat. Sauf que les synthèses vocales ne lisent pas tout. Les équations complexes ? Oubliez. Les partitions musicales ? Impossible. Même les contrats ou les étiquettes de médicaments deviennent des casse-tête. Le braille, lui, permet de tout comprendre sans intermédiaire.

Et puis, il y a l’argument économique. Former un élève au braille coûte cher : matériel, enseignants, temps. Alors que les aides techniques, écouteurs, logiciels, sont souvent subventionnées par des fondations ou des assurances. Le braille devient un luxe.

Pourtant, une étude de l’Université de Zurich publiée en 2022 montre que les malvoyants qui maîtrisent le braille gagnent en moyenne 20% de plus que ceux qui s’en passent. Pourquoi ? Parce qu’ils accèdent à des emplois plus qualifiés. Pas seulement des métiers manuels ou de service, mais aussi des postes de cadre, d’ingénieur, de chercheur. Le braille ouvre des portes. Les écrans tactiles, non.

Les assistants vocaux ne suffisent pas, et la Suisse l’ignore

Prenez l’exemple de Marc, 28 ans, aveugle depuis l’adolescence. Il vit à Lausanne et travaille dans une banque. Il utilise un iPhone avec VoiceOver, mais avoue : « Pour signer un contrat, je dois faire lire chaque ligne par mon collègue. Le braille, ça, je l’aurais appris en deux mois. Aujourd’hui, je dépends des autres pour des choses basiques. »

Le paradoxe suisse ? Le pays est réputé pour son accessibilité. Ses villes sont piétonnes, ses transports adaptés, ses lois protectrices. Pourtant, l’État ne force personne à apprendre le braille. Les cantons décident eux-mêmes des programmes scolaires. Résultat : à Genève, l’enseignement est obligatoire jusqu’à 12 ans. À Zurich, il est facultatif. À Bâle, les classes sont saturées. Une inégalité criante.

Et les entreprises ? Elles misent sur les technologies. La Poste suisse a remplacé ses distributeurs de braille par des bornes tactiles. Les bibliothèques numérisent leurs fonds. Les banques privilégient les formulaires audio. Personne ne se demande si ces solutions sont durables.

Pourtant, il y a des contre-exemples. En Norvège, le braille est obligatoire dans toutes les écoles. En Finlande, l’État subventionne massivement sa formation. Résultat ? 90% des malvoyants scandinaves le maîtrisent. La Suisse, elle, regarde ailleurs. Comme si l’autonomie des aveugles était un détail sans importance.

Ce que cache le silence des politiques

Il y a un moment où il faut poser la question : qui profite vraiment de l’abandon du braille ?

D’un côté, les géants de la tech. Apple, Google, Amazon, leurs assistants vocaux et leurs écrans tactiles deviennent la norme. Et qui paie ? Les États, via les subventions aux aides techniques. Les assurances maladie, avec des forfaits pour les logiciels. Les familles, qui achètent des smartphones haut de gamme.

De l’autre, les malvoyants. Ceux qui, comme Marc, se retrouvent avec des compétences limitées. Ceux qui ne peuvent pas vérifier un relevé bancaire sans demander de l’aide. Ceux qui, un jour, se rendront compte que leur dépendance technologique les a privés d’une vraie liberté.

Le braille n’est pas une relique. C’est un outil de résistance. Mais la Suisse préfère fermer les yeux.

En 2023, le Parlement a rejeté une motion demandant un plan national pour le braille. Argument officiel : « Les technologies actuelles suffisent. » Sauf que non. Elles suffisent pour lire un message. Pas pour comprendre un graphique. Pas pour déchiffrer un contrat. Pas pour écrire une thèse.

Et si le vrai problème était ailleurs ?

Il y a une autre raison, plus sournoise, à ce déclin. Le braille, c’est l’émancipation. Une personne qui le maîtrise ne dépend de personne. Elle lit, elle écrit, elle signe, sans traduction, sans médiation. Les assistants vocaux, eux, renforcent une relation de dépendance. Vers une entreprise, vers un État, vers un système qui contrôle l’accès à l’information.

La Suisse, pays des horloges et des comptes en banque, a toujours misé sur la précision. Le braille, c’est précis. Les synthèses vocales, c’est du flou.

Alors oui, les jeunes préfèrent swiper sur leur écran plutôt que de passer des heures à apprendre des points en relief. Mais à quel prix ? Celui de leur autonomie. Celui de leur avenir.

La prochaine fois que vous entendrez « Tout est sur Internet, maintenant », demandez-vous : pour qui, exactement, est-ce vrai ?

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie