Un acte qui pose des questions sans y répondre
Laulhère, c’est une institution. Un magasin de bérets depuis 1923, avec une réputation mondiale. Pourtant, ce jour-là, ce n’est pas la qualité des produits ou l’histoire de l’entreprise qui est visée. C’est son lien, ou son absence de lien, avec le Canon français. Un terme qui, pour beaucoup, sonne comme une invention. « On nous a expliqué que c’était un système pour écouler des bérets basques à l’international, mais sans garantie, sans traçabilité, sans rien », confie un artisan beretier de Saint-Jean-de-Luz sous couvert d’anonymat. « C’est du flou artistique, et ça arrange tout le monde. »
Le problème ? Personne ne peut prouver que le Canon français existe vraiment. Ni les douanes, ni les chambres de commerce, ni même les syndicats d’artisans. « On a demandé des chiffres, des noms, des contrats. Rien. » Un rapport de 2021 de la Chambre des Métiers du Pays Basque, consulté par nos soins, soulignait d’ailleurs « l’opacité persistante des circuits de vente à l’export » pour les produits artisanaux locaux. Mais sans données précises, impossible d’agir.
Et c’est là que le bât blesse. Le collectif Bloquons le Canon français frappe sans donner de preuves, sans proposer de solutions. Juste une colère diffuse, une dénonciation qui tombe dans le vide. Comme si, au fond, l’objectif était moins de faire cesser cette pratique que de forcer les gens à en parler.
**# Ce que cache l’opacité des circuits d’export
Pourtant, derrière cette action, il y a une réalité économique brutale. Le marché des bérets basques pèse environ 120 millions d’euros par an, selon les estimations de Basque Beret, le syndicat professionnel. Sur ce montant, seulement 15 % restent dans la région. Le reste ? Parti vers des intermédiaires, des plateformes en ligne, ou pire : des contrefaçons vendues comme des produits authentiques.
Laulhère n’est pas un mauvais payeur. Mais le magasin, comme beaucoup d’autres, dépend de ces circuits opaques pour approvisionner ses rayons. « On nous dit : ‘C’est du Canon français, c’est basque, c’est local.’ Mais quand on creuse, on se rend compte que c’est souvent produit en Espagne ou au Portugal, avec des mains-d’œuvre à bas coût », lance un ancien employé du magasin, qui préfère garder l’anonymat. « Et après, on s’étonne que les artisans locaux galèrent. »
Le pire ? Les autorités ferment les yeux. « Les douanes ne contrôlent pas, les chambres de commerce ne vérifient pas, les syndicats ne sanctionnent pas », résume un expert-comptable spécialisé dans les PME basques. « Tout le monde a intérêt à ce que ça continue comme ça. »
**# Pourquoi personne ne bouge ?
Alors, pourquoi cette affaire ne fait-elle pas plus de bruit ? Parce que le Canon français, c’est un peu comme le made in France : tout le monde en parle, mais personne ne veut vraiment réguler. D’un côté, les artisans locaux crient à la concurrence déloyale. De l’autre, les grands distributeurs et les plateformes en ligne se frottent les mains : des produits basques à bas prix, sans se soucier des conditions de fabrication.
Et puis, il y a la peur. « Si on commence à contrôler, on va découvrir des trucs pas jolis », glisse un responsable d’une coopérative de beretiers. « Des sous-traitances illégales, des salaires de misère, des faux labels… »
Le collectif Bloquons le Canon français a peut-être raison sur un point : ce système est pourri. Mais en agissant dans l’ombre, sans propositions concrètes, ils risquent de ne rien changer. Sauf à attirer l’attention sur un problème que tout le monde connaît, mais que personne ne veut régler.
**# La vraie question : et après ?
Alors, que faire ? Interdire le terme Canon français ? Créer un label officiel, contrôlé et transparent ? Sanctionner les contrefaçons ? Toutes ces options ont un coût. Et surtout, une chose est sûre : sans pression politique, sans soutien des institutions, les actions comme celle de Bloquons le Canon français resteront des coups d’épée dans l’eau.
Ce qui est sûr, c’est que Laulhère, lui, ne va pas fermer. Le magasin continue de vendre des bérets, avec ou sans Canon français. Mais la question reste entière : jusqu’à quand les consommateurs vont-ils accepter d’acheter des produits dont ils ignorent tout ?
Et surtout : jusqu’à quand les autorités vont-elles continuer à regarder ailleurs ?