Les mêmes signaux, les mêmes erreurs
Bitcoin a grimpé de 30 % en un mois. Les explications ? « L’approbation des ETF Bitcoin aux États-Unis a enfin débloqué les institutionnels ». « Le halving de 2024 va réduire l’offre et faire monter les prix ». « Les macroéconomistes prévoient une récession douce, donc l’or numérique est un bon hedge ».
Tout ça, on l’a déjà entendu. En 2017, après le premier halving, les mêmes arguments avaient fait monter Bitcoin à 20 000 $. Résultat ? Une bulle qui a éclaté en 2018, suivie de trois ans de marché latéral. En 2020, nouveau halving, nouveau rallye à 69 000 $ en 2021, puis krach de 77 % en 2022. Aujourd’hui, les ETF Bitcoin attirent enfin des milliards en flux, mais les mêmes acteurs, les mêmes fonds spéculatifs, les mêmes hedge funds, jouent les mêmes paris.
Le problème ? Les ETF ne changent rien aux fondamentaux.
Les ETF Bitcoin ne font que transformer un risque en un autre. Avant, pour spéculer sur Bitcoin, il fallait s’embêter avec des wallets, des clés privées, des exchanges risqués. Aujourd’hui, on peut le faire via un fonds coté en Bourse, avec un courtier régulé. Sauf que le risque reste le même : si Bitcoin s’effondre, les ETF s’effondrent aussi. La seule différence, c’est que cette fois, les pertes seront plus « propres », plus « institutionnelles ».
Et puis, qui sont ces institutionnels ? Pas des fonds de pension tranquilles, non. Selon les données de CoinShares, 60 % des flux vers les ETF Bitcoin viennent de hedge funds et de traders à haute fréquence. Autrement dit, les mêmes qui ont fait monter les actions meme en 2021, les mêmes qui ont parié sur les crypto-monnaies en 2017, et qui se sont fait nettoyer à chaque fois. Leur argent n’est pas « nouveau » : c’est le même, recyclé.
Le halving, ce leurre.
Le halving de 2024, qui réduit de moitié la récompense des mineurs, est présenté comme un événement « historique ». Sauf que l’histoire montre que ça ne change pas grand-chose. En 2012, après le premier halving, Bitcoin a mis 15 mois à retrouver son prix d’avant. En 2016, 12 mois. En 2020, 6 mois. Cette fois, les partisans du halving prédisent un nouveau record en 2024. Pourtant, en 2020, le rallye post-halving a été suivi d’une correction de 75 % en 2022.
Pourquoi ? Parce que le halving ne crée pas de valeur. Il réduit simplement l’offre… mais il ne change pas la demande. Et la demande, aujourd’hui, reste spéculative. Les ETF ne transforment pas Bitcoin en actif « utile ». Ils le rendent juste plus accessible aux spéculateurs.
Et les régulateurs dans tout ça ?
La SEC, aux États-Unis, a enfin approuvé les ETF Bitcoin. Mais elle n’a pas dit un mot sur les risques systémiques. Pourtant, le marché des ETF Bitcoin représente déjà 100 milliards de dollars d’actifs sous gestion, selon Fidelity. Si ce marché s’effondre, ce ne seront pas que des particuliers qui perdront de l’argent : ce seront des fonds pension, des assurances, des banques qui auront été exposées sans le savoir.
En Europe, la MiCA (règlement crypto de l’UE) est censée encadrer le secteur. Sauf que les exchanges et les fonds continuent de jouer avec les règles. Par exemple, Binance, toujours sous le coup d’une amende de 4,2 milliards de dollars aux États-Unis, a lancé son propre ETF Bitcoin en Europe sans que Bruxelles ne bronche. La régulation existe sur le papier. Dans la pratique, elle est souvent contournée.
Ce que les chiffres ne montrent pas
Les graphiques montrent une belle courbe ascendante. Les médias parlent de « nouveau cycle ». Mais les chiffres cachent trois choses.
1. L’argent qui entre dans Bitcoin ne vient pas des particuliers.
Selon Glassnode, les adresses « retail » (petits portefeuilles, moins de 1 BTC) détiennent seulement 20 % de l’offre totale en circulation. Le reste ? Des institutions, des fonds, des traders professionnels. Autrement dit, le vrai mouvement vient des gros joueurs, pas des petits.
2. Les mineurs vendent massivement.
Les mineurs, qui dépendent des revenus en Bitcoin, sont obligés de vendre une partie de leur production pour payer leurs coûts. Résultat : depuis le début de l’année, les mineurs ont vendu pour 1,2 milliard de dollars de Bitcoin, selon Glassnode. Si le prix chute, ils seront obligés de vendre encore plus, ce qui aggravera la baisse.
3. Les ETF attirent… mais pas les bonnes raisons.
Les flux vers les ETF Bitcoin sont présentés comme un signe de « légitimité ». Sauf que les plus gros acheteurs ne sont pas des investisseurs long terme, mais des spéculateurs. Selon les données de CoinGlass, 80 % des positions ouvertes sur les ETF Bitcoin sont à découvert ou avec des stops-loss serrés. Autrement dit, beaucoup parient sur une hausse… mais sont prêts à vendre dès le moindre signe de faiblesse.
Le vrai risque : quand les vieux schémas deviennent des pièges
En 2017, les médias parlaient d’« adoption massive » après que des entreprises comme Microsoft ou PayPal aient commencé à accepter Bitcoin. Résultat ? Un krach en 2018. En 2020, on a entendu « Bitcoin est l’or numérique », puis le krach de 2022. Aujourd’hui, on répète « les ETF vont tout changer ».
Sauf que les ETF ne changent rien aux cycles. Ils les amplifient, peut-être. Mais ils ne les éliminent pas.
Le vrai problème, c’est que personne ne se souvient des corrections passées.
En 2017, les gens disaient « cette fois, c’est différent ». En 2020, même chose. Aujourd’hui, on entend « le halving + les ETF = nouveau cycle ». Pourtant, Bitcoin n’a jamais eu de cycle « normal ». Il a toujours été soit en bulle, soit en bear market. Il n’a jamais eu de phase de croissance stable, comme une action ou une obligation.
Pourquoi ? Parce que Bitcoin n’est pas un actif économique classique. C’est un actif spéculatif pur, dont la valeur dépend uniquement de la psychologie du marché. Et la psychologie, ça change vite.
Ce qui pourrait faire basculer les choses
Trois scénarios pourraient tout faire basculer.
Scénario 1 : Un krach des ETF. Si les fonds spéculatifs commencent à retirer leur argent (parce que le prix stagne, ou parce qu’ils doivent couvrir d’autres positions), la vente pourrait devenir auto-entretenue. En 2022, les ETF crypto n’existaient pas. Aujourd’hui, ils représentent 100 milliards. Une correction de 30 % sur ce marché pourrait déclencher une panique bien plus large.
Scénario 2 : Une crise des mineurs. Les mineurs sont endettés. Si le prix de Bitcoin baisse de 20 %, beaucoup ne pourront plus payer leurs factures d’électricité. En 2022, des centaines de mineurs ont fait faillite. Aujourd’hui, ils sont encore plus nombreux. Une nouvelle vague de liquidations pourrait faire chuter le prix encore plus vite.
Scénario 3 : Un événement extérieur. Une régulation surprise (comme une interdiction partielle en Chine en 2021), un piratage majeur (comme FTX), ou même une simple rumeur de faillite d’un gros acteur (comme Celsius en 2022) pourrait suffire à déclencher une vente massive.
Le pire ? Personne ne sait qui détient vraiment tout ce Bitcoin.
En 2021, les « whale alerts » (des mouvements de gros portefeuilles) étaient monnaie courante. Aujourd’hui, avec les ETF, on ne voit plus ces gros transferts. Sauf que les institutions détiennent des quantités colossales sans que personne ne sache exactement où elles sont. Si l’une d’elles doit vendre en urgence, le marché pourrait s’effondrer en quelques heures.
Alors, bull market ou déjà-vu ?
Bitcoin à 82 500 $, c’est haut. Mais c’est aussi 20 % en dessous du record de 2021. Et surtout, c’est un niveau atteint après des années de latéralité, sans adoption réelle, sans cas d’usage massif.
Le vrai problème, ce n’est pas le prix. C’est l’illusion.
Les médias, les influenceurs, les vieux traders : tout le monde répète les mêmes histoires. « Cette fois, c’est différent ». « Le halving va tout changer ». « Les ETF sont la preuve que Bitcoin est arrivé ».
Sauf que les cycles de Bitcoin ne suivent pas les règles des marchés traditionnels. Ils suivent leurs propres règles, celles de la psychologie, de la spéculation, et des vieux schémas qui reviennent toujours.
Alors oui, le marché est haussier pour l’instant. Mais un bull market, ça ne dure pas éternellement. Et quand il s’arrêtera, ce ne sera pas parce que les fondamentaux ont changé. Ce sera parce que quelqu’un aura enfin réalisé que tout ça, c’était du vent.
La dernière fois que Bitcoin a atteint 80 000 $, il a mis 18 mois à retrouver ce niveau. Cette fois, on est peut-être en train de refaire la même erreur.