Pourquoi Gates a raison sur un point (et pourquoi ça fait grincer des dents)
La proposition de Gates, c’est l’aveu d’un problème simple : le système fiscal actuel est conçu pour une économie où les humains produisent, pas pour une économie où les machines le font à leur place. Aux États-Unis, les robots industriels représentent déjà 1,2 milliard de dollars de recettes manquantes par an dans les caisses de la Sécurité sociale, selon une étude de 2023 publiée par MIT Technology Review. En France, on n’a pas ces chiffres précis, mais les usines automatiques de Renault à Flins ou les entrepôts Amazon sans humains ne cotisent pas. Elles ne paient rien. Zéro. Pourtant, elles remplacent des milliers d’emplois.
Et c’est là que ça coince. Parce que taxer un robot, ce n’est pas juste une question de justice fiscale. C’est admettre que l’automatisation a un coût social, et que quelqu’un doit le payer. Gates ne propose pas un impôt sur les machines pour le plaisir : il veut éviter que les États ne s’effondrent quand les caisses de retraite seront vides et que les hôpitaux manqueront de personnel. Son calcul est froid, mais logique : si une entreprise remplace 50 employés par 5 robots, elle économise 2 millions d’euros par an en salaires et charges. Où est l’équité ?
Pourtant, en France, l’idée fait sourire. « C’est trop compliqué », « les robots n’ont pas de revenus », « ça va freiner l’innovation ». Des arguments qui tiennent la route… sauf qu’ils ignorent un détail : l’innovation est déjà là. Les robots sont déjà là. Et les recettes fiscales, elles, ne suivent pas.
L’Allemagne teste, la France observe (et tergiverse)
L’Allemagne a déjà franchi le pas. Depuis 2021, elle impose une taxe sur les robots industriels, avec un taux progressif selon leur niveau d’automatisation. Résultat ? 300 millions d’euros récoltés en deux ans, selon le ministère fédéral des Finances. Assez pour financer des formations pour les ouvriers déplacés. Assez pour montrer que le modèle marche. Pourquoi la France ne suit-elle pas ?
Parce que chez nous, on a peur des lobbies. Les géants du numérique (Google, Meta, Microsoft) et les industriels (Schneider Electric, Dassault Systèmes) grognent dès qu’on évoque une taxe sur l’automatisation. « Ça va tuer la compétitivité française », « les États-Unis et la Chine ne font pas ça ». Sauf que les États-Unis, justement, y réfléchissent sérieusement. Le Sénat américain a adopté en 2023 un amendement pour étudier un « impôt sur les robots », et la Chine a déjà mis en place des subventions conditionnelles : pour bénéficier d’aides publiques, une usine doit prouver qu’elle compense socialement ses suppressions d’emplois.
En France, on attend. On tergiverse. On préfère laisser les caisses se vider plutôt que de froisser les actionnaires. Pourtant, le gouvernement a bien trouvé le moyen de taxer les plateformes numériques (la fameuse « taxe GAFA »). Alors pourquoi pas les robots ? La réponse est simple : parce que les GAFA paient déjà des impôts en France, même symboliques. Les robots, eux, ne paient rien. Et ça, c’est un problème.
Le vrai obstacle n’est pas technique, mais politique
Techniquement, taxer un robot, c’est faisable. On pourrait prélever une taxe sur les entreprises qui automatisent, proportionnelle au nombre d’emplois supprimés. Ou bien, comme le suggère l’économiste Thomas Piketty, instaurer un *« impôt sur les profits de l’automatisation »**, qui frapperait les bénéfices générés par les machines. Le modèle existe déjà pour les énergies fossiles : pourquoi pas pour les robots ?
Sauf que ça implique de reconnaître que l’automatisation a un coût humain. Et ça, les gouvernements n’en ont pas envie. Parce que ça signifie admettre qu’on a laissé filer des emplois sans filet de sécurité. La France a déjà du mal à gérer le chômage des secteurs traditionnels (BTP, textile). Alors imaginer les conséquences d’une automatisation massive sans compensation…
Prenez le cas de Carrefour, qui a supprimé 1 200 emplois en 2023 en automatisant ses entrepôts. Où est passée la taxe sur ces robots ? Nulle part. Et où sont passés les 1 200 chômeurs en plus ? Dans les chiffres du Pôle emploi. Personne ne les a remplacés. Personne ne les a compensés. Juste une entreprise qui a gagné en productivité, et un État qui a perdu en recettes.
Ce que ça changerait (et ce que ça ne changerait pas)
Si la France adoptait une taxe sur l’automatisation, deux scénarios possibles :
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Le scénario optimiste : Les recettes financent la transition. Des fonds publics seraient créés pour reconvertir les ouvriers déplacés, comme en Allemagne. Les entreprises paieraient pour automatiser, ce qui ralentirait (un peu) la course à la suppression d’emplois. Les caisses sociales ne s’effondreraient pas du jour au lendemain.
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Le scénario réaliste : Les robots ne paieront pas. Parce que les lobbies feront pression, parce que les gouvernements auront peur des réactions des actionnaires, parce que personne n’a vraiment envie d’affronter le problème. On verra bien des études, des commissions, des rapports… et au final, rien. Comme pour la taxation des superprofits des énergéticiens en 2022 : promesse électorale, oubli fiscal.
Le vrai problème, c’est qu’on ne veut pas choisir. On préfère fermer les yeux sur l’automatisation plutôt que d’admettre qu’elle a un prix. On préfère laisser les robots travailler gratuitement plutôt que de se demander : et si, au final, c’est nous qui payons leur salaire ?
La question qui fâche : et si les robots finissaient par payer plus que les humains ?
Imaginez : en 2040, 80 % des emplois administratifs sont automatisés. Les robots paient des impôts. Les humains, eux, touchent un revenu universel réduit parce que les caisses sont vides. Qui gagne ?
- Les actionnaires, qui voient leurs bénéfices exploser sans hausse des coûts.
- L’État, qui récupère des recettes… mais doit gérer une société où une partie croissante de la population n’a plus de travail traditionnel.
- Les consommateurs, qui bénéficient de prix bas… mais voient leurs services publics se dégrader.
Personne ne sort vraiment gagnant. Sauf peut-être les robots. Et eux, ils ne votent pas.
Alors, la France va-t-elle suivre ?
Probablement pas. Pas avant que le problème ne devienne insupportable. Parce que pour l’instant, l’automatisation reste un sujet technique, pas un sujet politique. On parle des robots comme on parle des algorithmes : avec admiration pour leur efficacité, mais sans se demander qui paiera l’addition.
Pourtant, la question n’est plus de savoir si on va taxer les robots, mais quand. Parce que si on ne le fait pas maintenant, quand les usines seront vides et les caisses aussi, il sera trop tard.
La vraie question, c’est : est-ce qu’on préfère payer aujourd’hui pour éviter de payer demain ?
Et là, personne ne répond.