En Saskatchewan, un centre de données dédié à l’IA va grossir comme un ballon. Bell Canada annonce un investissement de 1,2 milliard de dollars pour quadrupler la taille de son projet à Saskatoon, selon les déclarations de Mark Carney et Scott Moe lors du Sommet canadien de l’investissement. Le gouvernement fédéral et la province se félicitent, bien sûr. Mais derrière les discours sur l’innovation, il y a une question simple : à qui ça sert vraiment ? Et surtout, à quel prix pour les autres ?
L’IA, ce nouveau jouet des géants télécoms
Bell n’est pas en train de construire un hôpital ou une école. Non. Juste un entrepôt géant pour entraîner des algorithmes. Un truc qui va consommer des montagnes d’électricité, attirer des data centers concurrents, et surtout, renforcer le monopole déguisé des FAI canadiens sur les données des citoyens. Parce que oui, vos appels, vos emails, vos recherches Google, tout ça finit dans ces serveurs. Et si Bell a les moyens d’investir, c’est parce que les régulateurs lui permettent de facturer des tarifs de monopole depuis des décennies.
Le gouvernement fédéral parle d’« économie numérique ». Traduction : on va attirer des entreprises étrangères, créer des emplois (surtout des CDD pour les techniciens), et faire croire que c’est une victoire pour le Canada. Sauf que les vrais gagnants, ce sont les actionnaires de Bell, pas les usagers. Et les emplois ? Souvent précaires. En 2022, une étude de l’Institut Broadbent montrait que 60 % des nouveaux postes dans les data centers étaient des contrats temporaires, avec des salaires en dessous de la moyenne nationale. L’IA, c’est bien. Mais pas quand c’est juste un outil pour gonfler les profits des télécoms.
L’électricité, ce coût caché
Personne n’en parle, mais un data center, c’est une centrale électrique à ciel ouvert. Le centre de Saskatoon va consommer l’équivalent de la moitié de la demande annuelle en électricité d’une ville comme Regina (source : Saskatchewan Energy and Resources). Avec quoi ? Du charbon, du gaz, et peut-être un peu d’éolien si la province a la décence de ne pas tout brûler. Résultat : votre facture d’électricité va monter, indirectement. Parce que les coûts des infrastructures se répercutent toujours.
Et puis, il y a la question de la souveraineté des données. Bell va stocker et traiter des pétaoctets d’informations personnelles. Des données de santé ? Des métadonnées de vos communications ? Tout y passe. Or, le Canada n’a toujours pas de loi digne de ce nom pour protéger ces données contre les fuites ou les abus. En 2023, 42 % des entreprises canadiennes ont subi une violation de données (rapport IBM Cost of a Data Breach). Bell sera-t-elle plus fiable que les autres ? Personne ne peut le garantir.
Pourquoi la Saskatchewan ? Une aubaine pour personne
Choisir la Saskatchewan, ce n’est pas un hasard. C’est une province où les terres sont bon marché, où les salaire sont bas, et où les régulations environnementales sont souples. Le premier ministre Scott Moe a sorti le tapis rouge : exonérations fiscales, raccordements électriques prioritaires, et silence sur les impacts. Bref, le modèle classique du « race to the bottom » déguisé en modernité.
Et les habitants ? Ils vont devoir supporter les nuisances : surconsommation d’eau pour refroidir les serveurs, risques d’interruptions de courant en cas de canicule, et peut-être même une hausse des taxes locales pour payer l’infrastructure. En échange, on leur promet quelques emplois peu qualifiés et des discours sur le « leadership technologique ».
L’IA, c’est aussi une question de pouvoir
Derrière Bell et ses data centers, il y a une vraie bataille. Celle des géants tech qui veulent contrôler l’IA au Canada. En misant sur des infrastructures locales, Ottawa espère attirer des entreprises comme Google ou Microsoft, qui pourraient s’installer à Saskatoon plutôt qu’à Toronto ou Vancouver. Sauf que ces géants n’ont aucun intérêt à partager le gâteau. Ils vont externaliser la maintenance, sous-traiter les emplois, et garder les profits pour eux.
Le vrai danger, c’est que cette course à l’IA serve à détourner l’attention des vrais problèmes : la précarité des travailleurs, la dépendance aux énergies fossiles, et l’absence de régulation sur les données. Pendant ce temps, les gouvernements distribuent des milliards en promettant des miracles. Comme d’habitude.
Alors, on fait quoi avec tout ça ?
Si vous croyez que cet investissement va changer votre vie, vous vous trompez. Il va surtout renforcer le pouvoir des télécoms, augmenter la facture énergétique, et laisser les données entre les mains de quelques-uns. La vraie question, c’est : est-ce qu’on va enfin exiger des comptes ?
Parce que pour l’instant, personne ne semble prêt à casser les discours lisses de Carney et Moe. Dommage. L’IA, ça se contrôle. Ou ça nous contrôle. À vous de choisir.
(Et non, ce n’est pas une question rhétorique.)