En 2027, si tout se passe comme prévu, le ministère de la Santé aura enfin lancé ses « travaux » sur la prescription des médicaments abortifs. Non, ce ne sera pas une réalité. Juste un dossier de plus dans un tiroir ministériel, comme les 22 actions de la feuille de route dévoilée le 7 septembre 2023, qui traînent depuis 2017 sans que personne ne s’en émeuve vraiment. Pourtant, le problème est simple : aujourd’hui, une femme qui veut avorter doit souvent se battre pour obtenir une ordonnance, même quand la loi le permet depuis 2022. Les sages-femmes peuvent prescrire la pilule abortive depuis cette date, mais dans les faits, beaucoup refusent. Résultat ? Des délais qui s’allongent, des déplacements inutiles, et une inégalité criante entre celles qui habitent près d’un centre IVG et les autres. Le ministère le sait. Il en parle depuis des années. Et en 2027, il aura toujours une excuse pour ne pas agir vraiment.
L’IVG médicamenteuse, toujours un parcours du combattant
En 2022, la loi a enfin aligné la France sur une réalité médicale : l’avortement médicamenteux peut se faire jusqu’à 9 semaines de grossesse, sans passage obligatoire chez un médecin. Sauf que. Pour obtenir la pilule, il faut une ordonnance. Et là, ça coince. Les sages-femmes peuvent la prescrire, mais beaucoup ne le font pas. Pourquoi ? Parce que certaines considèrent que c’est « trop lourd », parce que d’autres manquent de formation, ou parce que leur employeur, un hôpital, une maison de santé, leur en interdit l’accès. Le ministère le reconnaît dans son rapport : « L’accès aux médicaments abortifs reste inégal selon les territoires. » Traduction : en province, en zone rurale, ou dans les quartiers populaires, les femmes doivent souvent se déplacer, parfois sur des centaines de kilomètres, pour trouver quelqu’un qui accepte de leur prescrire la molécule.
Prenez l’exemple de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Selon une étude de l’Institut de Recherche en Santé Publique (IReSP) publiée en 2023, 30 % des sages-femmes interrogées déclarent ne jamais prescrire de médicaments abortifs, malgré la loi. Dans le même temps, les centres de planification familiale signalent une hausse des refus de prise en charge par les médecins généralistes. Pourquoi ? Parce que prescrire un avortement, même médicamenteux, reste perçu comme « moralement ambigu » par une partie de la profession. Et les formations ? Elles sont rares, désorganisées, et souvent laissées à l’initiative des établissements. Résultat : en 2024, une femme sur trois doit encore passer par un médecin pour obtenir sa pilule, alors que la loi dit le contraire.
Mais le vrai problème, c’est que le ministère ne veut pas assumer la responsabilité de cette inégalité. La feuille de route de 2023 prévoit bien, à l’horizon 2027, des « travaux » pour « faciliter la prescription des médicaments abortifs ». Sauf que « travaux » ne veut rien dire. Est-ce qu’on va enfin obliger les sages-femmes à former leurs équipes ? Est-ce qu’on va supprimer les obstacles administratifs qui bloquent les prescriptions ? Est-ce qu’on va enfin reconnaître que l’avortement n’est pas un « service » mais un droit ? Non. Parce que ces « travaux » seront menés par des groupes de travail, des commissions, des réunions où personne ne prendra de décision concrète.
Pourquoi le ministère tergiverse-t-il ?
Parce que changer les choses, ça coûte. Pas en argent, enfin, si, un peu, mais en politique. La santé sexuelle, c’est un sujet clivant. À gauche, on veut accélérer, décentraliser, former massivement. À droite, on freine, on craint les « dérives », on préfère laisser les médecins décider au cas par cas. Et le ministère, lui, fait semblant de trancher.
Prenez l’exemple de la pilule du lendemain. Depuis 2022, elle est en vente libre en pharmacie, sans ordonnance. Pourquoi ? Parce que le gouvernement a cédé sous la pression des associations et des médecins. Mais pour l’IVG médicamenteuse, rien. Pourquoi ? Parce que ça implique de remettre en cause le pouvoir des médecins, des hôpitaux, et des lobbies qui freinent depuis des années.
Et puis, il y a cette idée tenace : l’avortement, ce serait « mieux » s’il restait entre les mains des médecins. Comme si une sage-femme ou une infirmière ne pouvait pas être aussi compétente qu’un gynécologue. C’est faux. Mais c’est une croyance ancrée, et le ministère la laisse prospérer.
En 2023, le Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes (HCE) a pointé du doigt cette réalité dans un rapport : « L’accès à l’IVG reste un privilège de classe et de territoire. » Pourtant, personne ne bronche. Pourquoi ? Parce que les femmes qui avortent ne font pas la une des journaux quand elles se font refuser une ordonnance. Elles continuent, elles s’adaptent, elles prennent le train, elles mentent sur leur âge pour obtenir une consultation en urgence. Mais elles ne manifestent pas. Elles ne font pas de bruit.
Ce que la feuille de route ignore
La troisième feuille de route de la stratégie nationale de santé sexuelle (SNSS) parle d’« égalité d’accès » et de « parcours simplifiés ». Mais elle oublie un détail : les femmes n’ont pas besoin de « parcours simplifiés ». Elles ont besoin que la loi soit appliquée.
Voici ce que le ministère ne dit pas :
- Les délais d’attente pour une ordonnance peuvent dépasser 15 jours dans certaines régions. 15 jours, c’est l’équivalent d’un mois de grossesse. Pour une femme qui a déjà décidé d’avorter, c’est une éternité.
- Les refus de prescription sont systématiques dans certains départements. En Bretagne, en Normandie, ou dans les Alpes, certaines sages-femmes refusent catégoriquement, sous prétexte que « ce n’est pas leur rôle ». Leur rôle ? Soigner. Pas juger.
- Les pharmacies ne sont pas toujours au courant des évolutions légales. Résultat : une femme arrive avec une ordonnance valide, et la pharmacienne lui dit : « Désolée, il faut passer par un médecin. » La loi a changé. Mais personne ne les a prévenues.
Le ministère le sait. Il a les chiffres, les rapports, les témoignages. Pourtant, il continue à parler de « travaux » et de « réflexions ».
2027 : le grand rien
En 2027, si tout se passe comme prévu, le ministère aura « engagé des travaux » pour faciliter la prescription des médicaments abortifs. Traduction : rien ne changera.
Pourquoi ? Parce que les vrais leviers ne sont pas touchés.
- La formation des sages-femmes reste facultative. Personne ne les oblige à se former. Personne ne sanctionne les établissements qui bloquent l’accès.
- Les médecins généralistes continuent de refuser. Parce qu’ils n’ont pas été formés, parce qu’ils estiment que « ce n’est pas leur combat », ou parce qu’ils craignent des représailles de leur ordre.
- Les inégalités territoriales persistent. Parce que le ministère n’a pas les moyens, ou la volonté, de financer des structures dédiées dans les zones désertes.
Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer.
- Les associations crient depuis des années : « Il faut former, il faut décentraliser, il faut supprimer les obstacles ! » Réponse du ministère : « On y travaille. »
- Les médecins disent : « On n’est pas équipés. » Réponse du ministère : « On va réfléchir. »
- Les femmes, elles, continuent d’avorter. Mais de plus en plus dans la clandestinité, ou en se débrouillant toutes seules.
Ce qui pourrait vraiment changer, mais ne changera pas
Il y a une solution. Elle existe. Elle est simple. Et elle coûterait presque rien.
Il suffirait d’autoriser les infirmières et les sages-femmes à prescrire la pilule abortive sans restriction, de former massivement les professionnels, et de sanctionner les établissements qui bloquent l’accès.
Pourquoi on ne le fait pas ?
- Parce que ça remettrait en cause le pouvoir médical.
- Parce que ça coûterait un peu d’argent pour les formations.
- Parce que ça ferait grincer des dents dans certains milieux conservateurs.
Le ministère le sait. Il a les moyens. Il a les rapports. Il choisit juste de ne pas agir.
En 2027, quand il annoncera ses « travaux », personne ne sera surpris. Personne ne se lèvera pour crier à la trahison. Parce que depuis 2017, on nous promet toujours la même chose : « Dans quelques années, ce sera mieux. »
Sauf que non. Ce ne sera pas mieux.
Ce sera juste un peu plus long avant que les femmes ne se lassent vraiment. Et là, peut-être, le ministère bougera. Mais pas avant. Pas avant qu’il n’y ait plus de voix pour crier, plus de mains pour manifester, plus de femmes prêtes à se battre.
Alors en attendant, continuez à perdre votre temps. Continuez à faire la queue. Continuez à vous justifier devant des médecins qui ne veulent pas vous soigner.
Parce que la santé sexuelle, en France, ça reste un privilège. Pas un droit.