Les femmes malades réapprennent à se regarder

À Marseille, un atelier de crĂ©ation textile redonne confiance Ă  des femmes atteintes de maladies chroniques. Pas de thĂ©rapie magique, mais un outil brut : des ciseaux, du fil, et l’obligation de choisir. RĂ©sultat, certaines dĂ©couvrent qu’elles n’étaient pas brisĂ©es.

Publié le 26 septembre 2026 à 16:13
Les femmes malades réapprennent à se regarder

Une femme en robe de chambre, les cheveux attachĂ©s en chignon nĂ©gligĂ©, tient entre ses doigts un morceau de tissu vert. Elle hĂ©site. Devrait-elle couper lĂ , ou plus bas ? À cĂŽtĂ©, une autre, plus ĂągĂ©e, superpose des carrĂ©s de velours comme si elle jouait Ă  un jeu d’enfant. Personne ne leur dit quoi faire. Personne ne leur dit non plus que c’est bien. Juste : « À vous. » L’atelier s’appelle « Des matiĂšres, des formes », et il se dĂ©roule dans un local exigu du 13e arrondissement de Marseille, entre un pressing et une Ă©picerie de quartier. Pas de vitrine, pas de site web, pas de subventions tapageuses. Juste une porte en bois, un panneau discret, et l’adresse griffonnĂ©e sur un bout de papier distribuĂ©e par bouche-Ă -oreille. Les femmes qui viennent ici ne sont pas des patientes. Elles sont des clientes. Ou plutĂŽt, des combatives. Toutes ont un cancer, une sclĂ©rose en plaques, un lupus, ou une maladie qui les a rĂ©duites Ă  l’état de spectatrices de leur propre corps. Certaines portent encore les cicatrices des traitements. D’autres ont perdu des cheveux, des seins, des membres. Certaines ont mĂȘme arrĂȘtĂ© de se reconnaĂźtre dans le miroir. « On vous dit : ‘Tu as l’air en forme.’ Alors vous souriez, et vous pensez : ‘Mais regarde-moi. Je suis un fantĂŽme.’ » Marie, 42 ans, atteinte d’un mĂ©lanome mĂ©tastatique, serre les dents en disant ça. Elle est assise devant une table jonchĂ©e de chutes de tissu, de fils emmĂȘlĂ©s, de ciseaux rouillĂ©s. L’atelier n’est pas thĂ©rapeutique. Il est tactique. Pas de psychologue en blouse blanche, pas de questions sur « comment ça va ». Juste des matiĂšres Ă  manipuler, des formes Ă  inventer, et une rĂšgle non Ă©crite : « Si ça ne te plaĂźt pas, tu jettes. » Le vrai travail, c’est de choisir. Et ça, personne ne leur avait jamais laissĂ© faire. --- Le chiffre qui claque : 72 % C’est le pourcentage de femmes atteintes d’un cancer du sein qui rapportent une « altĂ©ration de l’image corporelle » aprĂšs leur traitement, selon une Ă©tude de l’Institut National du Cancer (INCa, 2019). 72 %. Pas 50 %. Pas 20 %. Trois sur quatre. Et ces chiffres, on les connaĂźt. Mais ce qu’on ne mesure pas, c’est le temps qu’il leur faut pour revenir. Pas guĂ©rir. Revenir. « On vous donne des prothĂšses, des perruques, des crĂšmes. On vous dit : ‘VoilĂ , vous ĂȘtes comme avant.’ Mais vous, vous savez que non », lance Claire, 58 ans, qui a perdu un sein et qui tricote aujourd’hui un Ă©charpe en laine brute, « parce que j’en avais marre des couleurs pastel. » L’atelier de Marseille n’est pas une exception. Mais il est rare. La plupart des initiatives « bien-ĂȘtre » pour les malades sont lisses, stĂ©rilisĂ©es, souvent financĂ©es par des labos pharmaceutiques. Ici, pas de partenariat avec Sanofi ou Pfizer. Juste une association de terrain, « Les Ateliers de l’Autre CĂŽtĂ© », créée par une couturiĂšre et une oncologue qui en ont eu marre des « ateliers crĂ©atifs » oĂč on demande aux femmes de peindre des mandalas « pour Ă©vacuer leur stress ». « On leur donne des pinceaux et des toiles, et on leur dit : ‘Laissez parler votre subconscient.’ Sauf que leur subconscient, il est dĂ©jĂ  bien occupĂ© Ă  gĂ©rer la chimio, les douleurs, et le fait qu’elles ont peur de croiser leur mari au lit », explique Élodie, la couturiĂšre, les mains farineuses. Leur mĂ©thode ? Forcer les femmes Ă  se confronter Ă  la matiĂšre. « Vous touchez ça, vous sentez ça, vous coupez ça. Et si vous ratez, vous recommencez. Pas de ‘c’est joli’, pas de ‘c’est rĂ©ussi’. Juste : ‘Est-ce que vous, ça vous va ?’ » RĂ©sultat : certaines repartent avec un vĂȘtement. D’autres avec un simple bout de tissu qu’elles cousent chez elles. Peu importe. Ce qui compte, c’est qu’elles aient dĂ©cidĂ©. MĂȘme pour un dĂ©tail. MĂȘme pour une couleur. MĂȘme pour un ourlet mal cousu. « Le plus dur, ce n’est pas la maladie. C’est l’idĂ©e qu’on n’a plus le droit de choisir. » --- Ce qui coince : l’administration L’association fonctionne avec un budget serrĂ©, quelques dons, et l’énergie bĂ©nĂ©vole de trois personnes. Pas de subventions publiques. « Pourquoi ? Parce que les pouvoirs publics, ils classent ça dans la ‘lutte contre l’exclusion’. Or nous, on ne faisons pas de l’intĂ©gration. On faisons de la rĂ©bellion », lance Élodie, agacĂ©e. Le problĂšme, c’est que les institutions prĂ©fĂšrent les solutions toutes faites. Ateliers de sophrologie ? Oui. Ateliers de couture « libĂ©ratrice » ? Non, « trop perturbant ». « Ils veulent des protocoles. Nous, on veut des ciseaux. » Pourtant, les retours sont sans appel. 89 % des participantes (sur les 120 suivies depuis 2021) dĂ©clarent « se sentir moins invisibles » aprĂšs trois sĂ©ances. 62 % « osent enfin porter des vĂȘtements qui leur correspondent », et pas ceux que « leur mari/leur sƓur/leur oncologue » leur a suggĂ©rĂ©s. Mais l’État, lui, regarde ailleurs. --- Ce qui se joue derriĂšre : la guerre des corps Ce qui est en train de se passer dans ce local marseillais, c’est une micro-rĂ©bellion contre l’industrie du « bien-ĂȘtre mĂ©dicalisĂ© ». Une industrie qui gagne des milliards en vendant aux malades des solutions « douces » : crĂšmes « rĂ©paratrices », prothĂšses « naturelles », applications « anti-stress ». Tout est conçu pour que les femmes ne dĂ©rangent pas. « On vous donne des outils pour ‘gĂ©rer’. Pas pour vous rĂ©approprier », rĂ©sume Sophie, 34 ans, atteinte d’un lupus et qui a cousu ce matin une veste en jean customisĂ©e avec des boutons en forme de croissants. « Moi, avant, je mettais des pulls Ă  col roulĂ© parce que c’était ‘confortable’. Maintenant, je mets des trucs qui claquettent. Parce que j’en ai le droit. » Le vrai combat, ce n’est pas contre la maladie. C’est contre l’idĂ©e qu’on est obligĂ©es d’ĂȘtre sages. --- Pourquoi ça marche ? Parce que ça casse les codes 1. Pas de jargon mĂ©dical. Ici, on ne parle pas de « morphologie post-thĂ©rapeutique ». On dit « t’as l’air en forme » et on attend la rĂ©action. La vĂ©ritĂ© sort toujours par la couture. 2. Pas de fausse bienveillance. « On ne vous dit pas ‘courage’. On vous dit ‘coupe lĂ , et si ça te plaĂźt pas, tu recommences’. » 3. Pas de performance. Pas besoin de « bien faire ». Juste besoin de faire. MĂȘme mal. MĂȘme laid. MĂȘme moche. Le seul critĂšre, c’est le vĂŽtre. 4. Pas de temps limitĂ©. Une sĂ©ance dure deux heures. Pas 45 minutes comme un atelier « bien-ĂȘtre » standard. Parce que choisir, ça prend du temps. Surtout quand on vous a volĂ© le vĂŽtre. --- Le dĂ©tail qui en dit long Il y a deux semaines, une participante est arrivĂ©e avec un sac en plastique contenant « tout ce que je porte quand je sors ». Trois pulls beige. Deux pantalons de jogging. Une veste « pour l’hiver ». Elle a tout Ă©talĂ© sur la table. « Je veux que vous me disiez si je peux jeter un truc. » Personne n’a ri. Personne n’a suggĂ©rĂ©. On lui a juste tendu des ciseaux. Elle a commencĂ© par le pull beige. --- Ce qui reste Ă  faire 1. ArrĂȘter de traiter les malades comme des enfants. Les ateliers « crĂ©atifs » pour « Ă©vacuer », c’est pour les gens qui veulent se sentir coupables en dĂ©pensant 50 euros de l’heure. Pas pour celles qui veulent vivre. 2. Financer les initiatives qui dĂ©rangent. Pas celles qui font joli sur les rapports d’activitĂ©. 3. Accepter que la rĂ©bellion, ça se travaille. Un couteau de couture, c’est un outil. Mais dans les mains de quelqu’un qui n’a plus le droit de choisir, ça devient une arme. Pas pour blesser. Pour exister. --- La derniĂšre phrase qui reste Elles repartent avec des morceaux de tissu dans leurs sacs. Certaines pleurent. D’autres rient. Aucune ne dit « merci ». Parce que ce n’est pas de la charitĂ©. C’est un droit.

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R Galaxie Rédaction

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