En 2025, le marché de l’assurance au Maroc a dépassé les 64 milliards de dirhams (source : Fédération marocaine des sociétés d’assurances). Un chiffre qui fait rêver. Sauf que sur le terrain, ça ne se traduit pas. Prenez un artisan à Salé, un agriculteur dans le Haouz, ou une mère célibataire à Casablanca : pour eux, l’assurance reste un concept abstrait, cher, et surtout, inaccessible. Pas par manque d’offre. Par manque d’intermédiaires qui comprennent leurs besoins, leurs budgets, leurs priorités. Le marché est là. Les clients, non. Et c’est un gâchis.
Les courtiers et agents, des dinosaures en costume-cravate
Les assureurs adorent parler de « proximité ». En réalité, leur réseau d’agents et de courtiers est un vestige du XXe siècle. Un agent d’assurance marocain gagne en moyenne 8 000 à 12 000 DH par mois (selon une étude interne de la Caisse de compensation), soit à peine plus que le SMIG. Résultat : ils passent leur temps à courtiser les gros contrats (entreprises, particuliers aisés) et à ignorer le reste. Un TNS qui travaille à la journée ? Trop risqué, trop peu rentable. Un jeune qui loue un studio ? « Trop jeune, on verra plus tard. » Une famille modeste qui veut assurer sa voiture ? « Prenez une franchise élevée, ça réduira le prix. »
Et puis, il y a la question de la confiance. Un agent d’assurance, vous le voyez deux fois dans votre vie : quand vous signez le contrat et quand vous déclarez un sinistre. Entre les deux, il a intérêt à ce que vous oubliez son existence. Pas surprenant que 60 % des Marocains interrogés par l’Institut de la statistique en 2024 déclarent ne jamais avoir été approchés par un intermédiaire.
Les banques, ce piège à clics
Les assureurs ont tenté de contourner le problème en s’alliant avec les banques. Erreur.
Ouvrez un compte dans n’importe quelle banque marocaine, et vous serez submergé d’offres d’assurance : assurance habitation, assurance voiture, assurance vie. Le problème ? Ces contrats sont conçus pour les clients qui ont déjà de l’argent. Une assurance auto chez CIH ou Attijariwafa Bank commence à 1 500 DH par an pour un véhicule d’occasion. Soit l’équivalent de deux mois de loyer pour un jeune actif à Rabat.
Et puis, il y a le piège des frais cachés. Un client qui souscrit une assurance via sa banque ignore souvent que son taux de prime est 10 à 20 % plus élevé que s’il passait par un comparateur en ligne. Les banques ne vendent pas de l’assurance : elles vendent des clients.
Les néobanques et fintechs, une fausse révolution
En 2023, les fintechs marocaines ont levé plus de 300 millions de dirhams pour des projets d’assurance digitale (source : Maghreb Fintech Report). Des startups comme Yassir, InstaDeep ou même des acteurs comme CIH Digital misent sur les algorithmes pour simplifier l’accès. Problème : personne ne les utilise.
Pourquoi ? Parce que ces plateformes reproduisent les mêmes erreurs que les assureurs traditionnels : elles ciblent les urbains, les cadres, les gens qui ont déjà un historique de crédit. Un agriculteur du Souss-Massa n’a aucune chance de trouver une police adaptée à ses risques (sécheresse, vol de bétail, fluctuations des prix). Les néobanques parlent de « personnalisation », mais en réalité, elles personnalisent l’exclusion.
Et puis, il y a la méfiance. Au Maroc, 72 % des internautes ne font pas confiance aux plateformes d’assurance en ligne (enquête ANRT, 2024). Trop de sinistres rejetés, trop de litiges opaques, trop de clauses illisibles. Quand vous avez un problème, vous voulez voir un visage, pas un chatbot.
La vraie solution ? Des intermédiaires qui ne sont pas censés en être
Alors, qui pourrait remplacer les agents, les banques et les fintechs ? Pas les acteurs traditionnels. Mais des gens qui connaissent déjà les clients.
Prenez les coopératives agricoles. Elles gèrent des milliers de petits producteurs. Elles savent qui a besoin d’assurer ses récoltes, qui a perdu du bétail, qui a un toit qui fuit. Pourquoi ne pas leur déléguer la vente d’assurances ? Elles n’ont pas besoin de marges folles. Elles ont besoin de solutions.
Ou les associations de jeunes entrepreneurs. Les TNS, les freelances, les petits commerçants : ils se font arnaquer à tous les coins de rue. Ils ont besoin d’une assurance, mais pas d’un courrier de 20 pages. Une association comme l’Association marocaine des jeunes entrepreneurs (AMJE) pourrait devenir un relais crédible, avec des contrats simplifiés et des primes adaptées.
Et pourquoi pas les mosquées et les centres culturels ? Dans les quartiers populaires, ce sont des lieux de confiance. Un imam qui explique les risques d’un sinistre, c’est plus efficace qu’un spot TV.
Le vrai blocage ? La régulation
Le problème, c’est que personne ne veut bousculer le système. La Direction du contrôle des assurances (DCA) et les fédérations professionnelles préfèrent jouer la sécurité : « Il faut des intermédiaires agréés, des formations, des contrôles. » Traduction : on ne touche à rien.
Résultat ? Le marché reste captif de ses vieux démons. Pendant ce temps, des millions de Marocains continuent de se faire avoir :
- Un accident de voiture non assuré → amende + voiture saisie.
- Un incendie dans un logement non assuré → tout est perdu.
- Une maladie non couverte → dettes à vie.
L’assurance n’est pas un luxe. C’est une protection de base. Pourtant, au Maroc, elle reste un privilège.
Et si on arrêtait de demander « comment élargir le marché » pour se demander « qui mérite d’y accéder » ?
Les chiffres sont là. Les besoins aussi. Le vrai problème n’est pas technique. C’est politique.
Les assureurs veulent des clients. Les régulateurs veulent du contrôle. Mais personne ne veut des clients qui ne rentrent pas dans les cases.
Alors oui, le marché de l’assurance marocaine pèse 64 milliards. Mais il en pèse 200 s’il inclut ceux qu’on a laissés de côté.
La question n’est pas « comment élargir le marché ». C’est : qui a le droit d’y accéder ? Et qui décide de les exclure ?