Les boîtes s’ouvrent, mais personne ne regarde à l’intérieur
Un rapport de 2023 du Canadian Council for Archives (CCA) le confirme : 70 % des archives des anciens pensionnaires autochtones et métis sont en voie de destruction, soit par négligence, soit par décision explicite. Parmi elles, celles du St. Anne’s Orphanage en Saskatchewan, fermées en 1978, où des centaines d’enfants ont été placés de force. Les dossiers médicaux, les lettres des familles, les rapports des religieuses qui géraient l’établissement ? Tout est entreposé dans des entrepôts humides, sans climatisation, sans sécurité. Les moisissures mangent le papier. Les scellés des enveloppes se désagrègent. Et personne ne bouge.
Pourquoi ? Parce que ces archives sont considérées comme ‘peu utiles’. Officiellement. Officieusement, c’est plus simple : elles gênent. Elles prouvent des choses que le Canada préfère oublier. Comme le fait que, jusqu’en 1996, des enfants autochtones étaient enlevés à leurs parents sous prétexte de ‘protection’, puis placés dans des pensionnats où ils subissaient des violences systématiques. Les rapports officiels l’ont reconnu. Les excuses publiques aussi. Mais les preuves ? Elles pourrissent dans des cartons, sans que quiconque ne se donne la peine de les numériser, de les classer, de les rendre accessibles.
Et puis, il y a le coût. Sauver ces archives coûterait entre 5 et 10 millions de dollars, selon une estimation du CCA. Une somme modeste pour un pays qui dépense des milliards en subventions agricoles ou en infrastructures inutiles. Mais trop élevée pour des témoignages qui, pour l’État, n’ont pas de valeur marchande. Sauf pour ceux qui les détiennent encore : les survivants. Ceux qui, aujourd’hui, voient leurs dernières preuves s’effriter entre leurs doigts.
Le gouvernement fédéral joue à cache-cache
En 2015, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) a recommandé la création d’un fonds national pour la préservation des archives des pensionnats. Cinq ans plus tard, rien. Le gouvernement Trudeau a promis des ‘mesures’, mais aucune n’est concrète. En 2022, une subvention de 2 millions a été allouée… à une seule institution, l’Archives nationales du Canada, pour numériser une infime partie des documents. Le reste ? À la merci des municipalités, des églises ou des particuliers qui les détiennent. Avec zéro garantie de conservation.
Pire : certaines archives ont déjà été détruites délibérément. En 2020, l’Église catholique du Manitoba a annoncé la destruction de 150 ans de dossiers liés à ses pensionnats, sous prétexte de ‘réorganisation’. Personne n’a protesté. Personne n’a saisi la justice. Comme si ces vies effacées n’avaient plus d’importance.
Et puis, il y a le cas de Mary Two-Axe Earley, une survivante crie qui a passé sa vie à témoigner. Elle est morte en 2023, à 87 ans. Ses archives personnelles ? Perdues. Ses lettres ? Déchirées. Ses enregistrements audio ? Disparus. ‘Ils ne voulaient pas qu’on sache’, disait-elle souvent. Aujourd’hui, on ne sait même plus ce qu’elle savait.
Les survivants se battent seuls
Quelques-uns résistent. Comme Phyllis Webstad, qui en 1973, à six ans, a vu ses affaires jetées dans une poubelle en arrivant au pensionnat de St. Joseph, en Colombie-Britannique. Elle a gardé son chandail orange, symbole de sa douleur. Aujourd’hui, elle parcourt le pays pour alerter, mais ses propres archives, ses photos, ses notes, ses enregistrements, sont stockées dans des boîtes en plastique, sans protection. ‘Je ne veux pas que mes petits-enfants héritent de rien’, dit-elle. Personne ne lui propose de l’aide.
Il y a aussi les collectifs comme The Orange Shirt Society, qui tentent de rassembler des témoignages. Mais sans financement, sans soutien institutionnel, leur travail est lent, désorganisé. ‘On est des bénévoles, pas des archivistes’, reconnaît une militante. Pourtant, ce sont eux qui sauvent ce qui peut l’être.
Et puis, il y a les jeunes. Ceux qui, aujourd’hui, découvrent l’histoire des pensionnats à l’école et se demandent : ‘Où sont les preuves ?’ La réponse est simple : elles disparaissent. Parce que personne ne veut les voir.
Ce que le silence cache
Derrière cette indifférence générale, il y a une vérité simple : ces archives gênent encore. Elles rappellent que le Canada a menti pendant des décennies. Qu’il a nié, minimisé, oublié. Elles prouvent que les excuses officielles ne suffisent pas quand les faits sont effacés.
Et puis, il y a la question de la justice. Combien de familles pourraient obtenir réparation si ces dossiers étaient accessibles ? Combien de crimes pourraient être enfin reconnus ? Combien de survivants pourraient enfin avoir une sépulture digne, avec leurs histoires préservées ?
Pour l’instant, la réponse est : aucune. Parce que ces archives ne servent à rien. Sauf à ceux qui veulent que l’histoire reste un trou noir.
La dernière chance
Il reste peut-être deux ans pour sauver ce qui peut l’être. D’ici là, les boîtes continueront de pourrir. Les lettres de s’effriter. Les souvenirs de s’éteindre.
Le gouvernement pourrait agir. Les églises pourraient ouvrir leurs archives. Les médias pourraient crier au scandale. Mais personne ne le fera. Parce que, au fond, personne ne veut vraiment savoir ce qui s’est passé.
Alors ces témoignages disparaîtront. Comme des milliers d’autres avant eux. Dans le silence. Comme si rien ne s’était jamais produit.
Et ce sera la dernière fois qu’on en parlera.