En octobre 2026, Anthropic annonce ce qu’elle appelle une « initiative audacieuse » : 5 % de son capital, soit environ 300 millions de dollars (selon les dernières valorisations internes), vont alimenter un « fonds d’intérêt général ». Traduction : l’entreprise de Sutskever et ses IA conversationnelles va se payer une vitrine éthique. Le genre de coup marketing qui fait sourire les investisseurs tout en calant les actionnaires. Mais le vrai calcul, c’est ailleurs.
Ce fonds, officiellement dédié à « promouvoir un alignement sûr des technologies avancées », a deux visages. Le premier, celui qu’on nous vend : des subventions pour des ONG qui « surveillent » l’IA, des bourses pour des chercheurs « indépendants » (sous-entendu : pas ceux qui bosseront pour Google ou Meta après). Le second, plus trouble, c’est ce que le Wall Street Journal a glané dans des documents internes : le fonds pourrait aussi racheter des startups prometteuses, celles qui développent des alternatives à ses propres modèles. Le tout en toute discrétion.
Pourquoi ça ne fait pas bondir les marchés ? Parce que c’est dans les règles du jeu. Depuis que Microsoft a injecté 41 milliards dans Anthropic en 2023 (oui, vous avez bien lu), les géants de l’IA ont compris une chose : la philanthropie, c’est le nouveau lobby. Un fonds comme celui-ci permet de cocher trois cases à la fois :
- Éviter les lois : « Regardez, on finance la recherche éthique ! » (Merci qui ? Merci Anthropic, qui contrôle aussi les données des projets qu’elle subventionne.)
- Écraser la concurrence : racheter une startup qui travaille sur une IA « plus transparente » ? Parfait. La faire disparaître des radars ? Personne ne s’en plaindra. Elle sera « intégrée » (traduction : étouffée).
- Se donner une image : « Nous, on est les gentils », pendant que les algorithmes de recommandation de TikTok ou les deepfakes de Meta pourffent le débat public.
Le détail qui cloche ? Personne ne sait exactement comment cet argent sera utilisé. Anthropic parle de « partenariats » avec des universités et des think tanks. Sauf que les think tanks, très souvent, sont financés par… les mêmes géants de la tech. C’est le cercle vicieux de l’IA : ceux qui critiquent le système en dépendent pour survivre.
Prenez le cas de l’AI Index de Stanford, souvent cité comme référence pour mesurer les « risques » de l’IA. Ses chercheurs ? Ils ont aussi travaillé pour Google, Microsoft, ou OpenAI. Coïncidence ? Non. C’est le modèle. Vous voulez une étude qui montre que l’IA est « contrôlable » ? Trouvez un labo prêt à signer. Vous voulez une autre qui dit le contraire ? Même recette.
Anthropic, avec son fonds, joue ce jeu à fond. Mais attention : ce n’est pas de la naïveté. C’est une stratégie. Une stratégie qui repose sur un postulat simple : tant que les régulateurs ne comprennent pas comment fonctionne l’IA, ils ne pourront pas la réguler. Et tant que les médias grand public ne creusent pas, ils se contenteront des communiqués pressés.
Le vrai problème, c’est que ça marche.
En 2024, une étude de l’Université de Cambridge (oui, celle qui a aussi des liens avec DeepMind, propriété de Google) montrait que 78 % des fonds dédiés à l’ « IA responsable » étaient en réalité utilisés pour financer des projets liés à la défense ou à la surveillance de masse. Personne n’a crié au scandale. Pourquoi ? Parce que ces fonds étaient présentés comme « éthiques ».
Alors quand Anthropic annonce son initiative, les réactions sont tièdes. « Une bonne nouvelle », tweete un journaliste tech. « Un pas dans la bonne direction », écrit un influenceur spécialisé. Personne ne demande : « Et les 95 % restants du capital, à quoi servent-ils ? »
La réponse ? À monétiser l’attention humaine. À vendre des licences d’IA aux entreprises qui veulent automatiser leurs services clients. À créer des modèles toujours plus gourmands en énergie, pendant que les États ferment les yeux sur leur empreinte carbone. Le fonds d’intérêt général ? Un accessoire.
Ce qui compte, c’est ce qu’on ne voit pas.
Par exemple, ce contrat signé en silence entre Anthropic et le Department of Defense américain en 2025. Ou ces rumeurs selon lesquelles le fonds pourrait financer des projets de désinformation ciblée, pas pour nuire, non, mais pour « tester les réactions des populations ». Bref, de la recherche pure.
Alors oui, 5 % du capital d’Anthropic partent en fumée. Mais le feu, c’est ailleurs.
Dans les couloirs de Silicon Valley, où les ingénieurs rigolent en interne parce que « même les fonds éthiques finissent par servir à quelque chose ». Dans les lois européennes sur l’IA, où les lobbies ont déjà édulcoré les règles avant même leur adoption. Et surtout, dans votre quotidien : ces algorithmes qui vous suggèrent des achats, ces deepfakes qui font basculer des élections, ces chatbots qui vous mentent pour vous vendre un abonnement.
Anthropic et ses congénères ne font pas semblant. Ils savent très bien ce qu’ils fabriquent. Leur fonds d’intérêt général ? Un leurre.
Ce qui est intéressant, c’est de regarder qui en profite vraiment. Pas les ONG, pas les chercheurs indépendants, eux, ils sont déjà payés par d’autres. Non, ce qui compte, c’est qui contrôle les leviers. Et là , la réponse est simple : ceux qui ont les données, les modèles, et l’argent pour acheter le silence.
Alors la prochaine fois qu’on vous parlera d’un « fonds éthique » lancé par un géant de l’IA, posez-vous la question : qui finance vraiment la recherche ? Et qui en tire les ficelles ?
Parce qu’à la fin, l’intérêt général, c’est une marque de fabrique. Comme le logo d’Anthropic. Joli, mais vide.