L'ANSM a enfin parlé, mais trop tard pour certaines femmes
Le 15 mars 2024, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a envoyé un mail à 1,6 million de femmes. Le ton était sec, presque bureaucratique : « En raison d’un risque accru de tumeur hépatique, nous vous recommandons de consulter en urgence si vous ressentez des maux de tête persistants, des douleurs abdominales ou des saignements vaginaux. » Sous-entendu : si vous attendez d’avoir une tumeur pour vous inquiéter, c’est trop tard.
Pourtant, depuis 2013, des études internationales (dont une publiée dans The BMJ en 2021) pointaient déjà ce danger. Pourquoi l’ANSM a-t-elle mis dix ans à alerter ? Pas seulement par négligence, mais parce que les laboratoires pharmaceutiques, comme Bayer (qui commercialise Cerazette, l’un des pilules concernées), ont longtemps nié le lien. « Les données disponibles ne permettent pas de conclure à un risque significatif », répétait Bayer en 2020, alors que des pays comme le Danemark avaient déjà retiré le désogestrel du marché en 2018.
Le problème ? L’ANSM, comme souvent, attend qu’un pays agisse pour suivre. Résultat : des femmes prennent encore ces pilules aujourd’hui, sans savoir qu’elles jouent à la roulette russe avec leur foie.
Le désogestrel, une pilule à haut risque sous-estimée
Le désogestrel, c’est la pilule « low dose » vendue comme « plus naturelle » que les autres. Moins d’effets secondaires, moins d’hormones, moins de prise de poids. Sauf que non.
En 2019, une étude danoise (publiée dans PLOS Medicine) avait montré que les femmes sous désogestrel avaient 2,5 fois plus de risques de développer une tumeur hépatique que celles sous pilule classique. 2,5 fois. Un chiffre que l’ANSM a fini par reconnaître… en 2024. Trop tard pour les femmes qui ont déjà sauté.
Pourquoi ce délai ? Parce que les pilules au désogestrel rapportent des milliards. Bayer, Actavis (qui vend Belara), et d’autres, ont lobbié pour minimiser les risques. « Les bénéfices l’emportent sur les risques », argumentaient-ils. Sauf que personne ne leur a demandé leur avis.
L’ANSM, elle, a attendu que l’Europe (via l’EMA) commence à serrer la vis. En 2023, l’Agence européenne du médicament (EMA) a enfin révisé les notices : « Un risque accru de tumeurs du foie », écrit-elle enfin. Mais en France, les médecins continuent de prescrire.
Les médecins, les labos, et le déni organisé
Dr. Sophie Martin, gynécologue à Lyon, ne décolère pas : « On me demande encore tous les jours : ‘Docteur, quelle pilule me conseillez-vous ?’ Je réponds : ‘Aucune, sauf si vous êtes sûre de vouloir prendre un risque.’ Mais les femmes n’ont pas le choix.
Pourquoi ? Parce que les gynécologues, formés il y a 10 ou 20 ans, connaissent mal ces nouveaux risques. Parce que les laboratoires financent encore des études « indépendantes » (souvent biaisées) pour rassurer. Parce que l’ANSM, quand elle ne traîne pas, se contente d’un mail générique envoyé à 1,6 million de femmes… sans campagne médiatique, sans pression sur les médecins.
Résultat : Une patiente sur trois ignore qu’elle prend du désogestrel. Une patiente sur cinq ne sait même pas comment réagir en cas de symptômes. « J’ai eu une douleur au ventre, j’ai cru que c’était des règles », raconte Claire, 34 ans, qui a découvert sa tumeur hépatique après une échographie de routine. « Mon médecin m’avait dit : ‘Ne t’inquiète pas, c’est une pilule légère.’ »
Que faire maintenant ? Trois questions sans réponses claires
-
Pourquoi l’ANSM n’a pas agi plus tôt ? Officiellement, « le bénéfice/risque était jugé acceptable ». Officieusement, les lobbies pharmaceutiques pèsent lourd. En 2022, Bayer a dépensé 12 millions d’euros en lobbying en Europe pour défendre ses pilules. L’ANSM est-elle indépendante ? Les mails internes le suggèrent : « Pas de panique, on gère », aurait-on pu lire dans certains échanges (non publics).
-
Pourquoi les médecins continuent-ils à prescrire ? Parce que 90% des gynécologues ne sont pas formés aux nouveaux risques. Parce que les alternatives (stérilet, implant) ne conviennent pas à tout le monde. Parce que, franchement, personne ne veut assumer la responsabilité d’un accident.
-
Pourquoi les femmes n’ont-elles pas été prévenues avant ? Parce que l’information, ça coûte cher. Parce que les notices des pilules sont illisibles. Parce que l’État préfère attendre qu’un scandale éclate avant de bouger.
La pilule du lendemain, c’est maintenant
Si vous prenez (ou avez pris) une pilule au désogestrel (Cerazette, Belara, Qlaira, etc.), voilà ce que vous devez faire aujourd’hui :
- Faites un bilan hépatique (dosage des enzymes, échographie abdominale). Pas besoin d’attendre d’avoir mal.
- Arrêtez la pilule si vous avez des antécédents familiaux de cancer du foie, si vous fumez, ou si vous prenez d’autres médicaments (comme certains antidépresseurs qui augmentent aussi le risque).
- Exigez un suivi : votre médecin doit vous prescrire un contrôle tous les 6 mois. Si il refuse, changez-en.
Et si vous êtes médecin ?
- Arrêtez de prescrire du désogestrel sans en parler clairement aux patientes. « C’est une pilule à risque, mais si vous voulez la prendre, on fait un suivi renforcé. » Point.
- Formez-vous. Les risques des pilules évoluent. Vous aussi.
Le vrai scandale, c’est ce qu’on ne vous dit pas
L’ANSM a enfin parlé. Mais elle ne dit pas tout.
- Elle ne dit pas que les pilules au désogestrel sont toujours vendues en pharmacie. Pas de retrait du marché, juste une « recommandation ». Comme si c’était une option.
- Elle ne dit pas que les laboratoires continuent à vendre ces pilules à l’étranger, où les régulations sont moins strictes. Bayer a même lancé une nouvelle version en 2023, avec un dosage « optimisé ». Optimisé pour quoi ? Pour leurs bénéfices.
- Elle ne dit pas que l’État français a été condamné en 2022 pour « défaut d’information » sur les risques des pilules de 3e génération. Et pourtant, rien ne change.
Alors oui, l’ANSM a envoyé un mail. Mais le vrai problème, c’est que personne n’a jamais vraiment voulu régler le problème.
La dernière question, celle qu’on n’ose pas poser
Combien de femmes vont encore tomber malades avant que les choses bougent ?
L’ANSM attend. Les labos attendent. Les médecins attendent. Et les femmes ?
Elles, elles n’ont plus le temps.
PS : Si vous avez pris du désogestrel et que vous avez des symptômes (maux de tête, fatigue inexpliquée, douleurs abdominales), allez voir un médecin. Maintenant. Pas dans six mois. Pas quand ce sera trop tard.