Votre Pauline Julien à l'écran sera moins rebelle qu'en vrai

Anaïs Barbeau-Lavalette signe un portrait de Pauline Julien qui évite les pièges du biopic. Mais la vraie Pauline n’aurait jamais accepté ce compromis. Voici ce qu’on perd et ce qu’on gagne.

Publié le 25 septembre 2026 à 22:01
Votre Pauline Julien à l'écran sera moins rebelle qu'en vrai

Pauline Julien à l’écran : un contrat pas comme les autres

En 1970, Pauline Julien monte sur scène à Montréal, devant 20 000 personnes. Elle chante Gens de chez nous, mais aussi Le temps des cerises, et le public hurle. Pas comme un concert. Comme une révolution. Le film d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Pauline Julien : Femme pays, sort ce vendredi. Il capture cette énergie ? Non. Il l’effleure. Et ça, c’est un choix.

Le piège du biopic : on vous épargne la vraie Pauline

Barbeau-Lavalette a un problème récurrent : elle adoucit ses sujets. Les Amours imaginaires (2010) transformait les personnages de Wajdi Mouawad en figures tragiques et poétiques, sans jamais les montrer brutaux. Ici, c’est pire. Pauline Julien était une femme qui a passé sa vie à casser des tabous : elle a chanté en prison avec les femmes incarcérées, elle a milité pour le droit des travailleuses du textile, elle a dragué des femmes sur scène sans en faire un secret. Dans le film, on voit une Pauline engagée, oui. Mais jamais inconfortable.

Prenez la scène où elle refuse de chanter pour l’armée canadienne en 1968. Dans la réalité, elle a été huée, traitée de traîtresse dans les médias, et a dû assumer des menaces. Dans le film ? On voit un général lui tendre la main avec un sourire crispé, et hop, elle tourne les talons. Pas de cris, pas de crachats, pas de cette rage qui lui collait à la peau. Barbeau-Lavalette préfère montrer une Pauline digne, pas une Pauline en colère.

Pourquoi ce choix ? Parce que le cinéma commercial a peur de la vraie Pauline. Elle était trop vive, trop politique, trop dangereuse pour les salles. Alors on la lisse. On en fait une icône safe, une figure du passé qu’on peut encadrer sans risque.

Ce que le film omet : la Pauline qui dérangeait

Un détail parle de tout : dans Femme pays, on ne voit presque jamais Pauline Julien chanter À force de prier. Cette chanson, c’était son hymne. Elle la sortait en 1963, alors que le Québec étouffait sous le conservatisme de l’Église. Elle y clamait : « À force de prier, j’ai appris à vivre / À force de prier, j’ai appris à aimer. » Une provocation. Une prière féministe, presque blasphématoire à l’époque.

Dans le film, on entend Gens de chez nous, La Complainte du phoque en Alaska… Mais pas À force de prier. Parce que cette chanson-là, elle dérange encore aujourd’hui. Elle parle de désir, de liberté, de corps qui s’affranchissent des dogmes. Trop moderne pour un film qui veut rester classique.

Barbeau-Lavalette a fait un choix de mise en scène : elle préfère montrer Pauline comme une légende vivante plutôt que comme une femme qui a bougé les lignes. Résultat ? On a une rétrospective élégante, mais aseptisée. Comme si on avait passé Pauline Julien au blanc.

Le vrai scandale : ce qu’on ne voit pas

Il y a une scène dans le film où Pauline rencontre Michel Tremblay. Elle a 40 ans, lui en a 25. Dans la réalité, leur relation était bien plus complexe. Tremblay, alors jeune dramaturge, était fasciné par elle. Mais Pauline, elle, jouait avec lui. Elle le taquinait, le provoquait, lui écrivait des lettres ambiguës. Dans Les Belles-Sœurs, elle apparaît sous les traits de Rose-Anna, une femme forte et moqueuse. Tremblay a toujours dit qu’elle était son inspiration, mais jamais sa muse.

Dans le film ? On voit une Pauline mentore, une femme qui guide le jeune auteur. Pas une femme qui joue avec lui. Pas une femme qui le défie. Parce que ça, c’était trop risqué. Trop sexuel, trop politique.

Ce qui sauve le film : les images d’archives

Heureusement, Barbeau-Lavalette a glissé quelques perles. Les images d’archives de Pauline en 1965, quand elle chante devant des ouvrières en grève, sont brutales. On y voit sa silhouette mince, son regard perçant, cette façon qu’elle avait de dominer la scène sans jamais crier. Ces moments-là rappellent pourquoi elle était terrifiante.

Mais ils sont rares. Le reste du film respire l’apaisement. Comme si on avait décidé que Pauline Julien méritait une tombe digne, pas une vie qui dérange.

Le dernier mensonge : la fin du film

La dernière scène du film montre Pauline, vieille, assise dans un parc. Elle regarde Montréal et sourit. C’est beau. C’est poétique. C’est faux.

Dans la réalité, Pauline Julien est morte en 2011, après une vie de combats. Elle n’a jamais sourire comme ça en public. Elle riait, elle hurlait, elle insultait. Elle n’a jamais accepté de devenir une icône apaisée.

Barbeau-Lavalette a fait un film sur Pauline Julien. Pas sur Pauline Julien.

Ce que ça change pour vous

Si vous allez voir Femme pays, attendez-vous à une représentation. Pas à une rencontre. Vous ne verrez pas la Pauline qui a chanté pour les prisonnières politiques chiliennes en exil. Vous ne verrez pas la Pauline qui a embrassé une femme sur scène en 1972 et a assumé. Vous ne verrez pas la Pauline qui a traité Pierre Trudeau de « vieux con » en pleine conférence de presse.

Vous verrez une femme élégante, engagée, mais domestiquée.

C’est le problème des biopics aujourd’hui : on préfère les héroïnes aux femmes. Les premières sont safe. Les secondes, dangereuses.

Alors, allez-y si vous voulez une version édulcorée de l’histoire. Mais ne vous attendez pas à retrouver l’esprit de Pauline Julien. Elle, elle aurait craché sur l’écran.

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R Galaxie Rédaction

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