Le 15e, ce laboratoire à ciel ouvert
Le 15e arrondissement de Paris, c’est d’abord l’image d’Épinal des classes moyennes supérieures, des pavillons avec jardin, des écoles privées et des retraités qui votent FN par réflexe anti-immigration. Un arrondissement où les bobos aisés ont remplacé les ouvriers des années 70. Mais c’est aussi là, depuis 2018, que la Fondation pour la Recherche sur Alzheimer (FRA) a décidé de s’installer. Pas par hasard. Parce que le 15e, c’est le seul arrondissement parisien à avoir voté un budget spécifique pour la recherche sur Alzheimer. 50 000 euros par an. Une somme dérisoire à l’échelle d’une ville, mais un symbole. Une façon de dire : « On assume. »
Pourtant, quand on demande à la mairie du 15e pourquoi eux et pas les autres, les réponses sont floues. « C’est une priorité locale », explique un adjoint sans préciser pourquoi. « La maladie touche beaucoup de monde ici. » Sauf que les chiffres ne mentent pas : l’Alzheimer frappe partout, et les arrondissements riches comme le 7e ou le 16e ont autant de cas que le 18e ou le 20e. Alors pourquoi eux ?
Une hypothèse : le 15e, c’est l’arrondissement où les retraités ont le pouvoir. Les seniors votent en masse, et ils savent très bien ce qu’ils veulent. Pas de grands discours sur l’innovation, pas de promesses creuses. Juste un chèque. 50 000 euros par an, c’est rien. Mais c’est quelque chose. Et ça permet à la FRA de dire : « On a des soutiens. » Même si, au final, ça ne change pas grand-chose.
L’argent ne suffit pas, mais il faut quand même en avoir
La FRA, c’est une petite structure qui galère. Pas de labo flambant neuf, pas de chercheurs stars, juste une poignée de scientifiques qui triment pour trouver un traitement. Leur budget ? Environ 2 millions d’euros par an. 2 millions. Pour une maladie qui coûte 32 milliards par an à la France, selon la DREES. Deux millions, c’est l’équivalent de ce que dépense un hypermarché pour ses publicités en une semaine. Ridicule.
Pourtant, ces 2 millions, c’est ce qui permet à la FRA de tenir. Parce que sans eux, il n’y aurait rien. Pas de recherche, pas d’essais cliniques, pas d’espoir. Le problème, c’est que personne ne veut vraiment mettre la main au portefeuille. Les États ? Trop occupés à gérer les crises du moment. Les collectivités ? Elles préfèrent financer des stades ou des médiathèques. Les particuliers ? Ils donnent, mais en gouttes. 5 euros ici, 10 euros là. Assez pour se sentir bien, pas assez pour changer quoi que ce soit.
Et puis il y a le 15e. Qui, lui, assume. Même si, au fond, 50 000 euros par an, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Assez pour faire joli sur un communiqué de presse, pas assez pour sauver des vies.
Le vrai problème, c’est l’indifférence
Ce qui est frappant, c’est que personne ne parle vraiment de cette inégalité. Pourquoi un arrondissement finance et pas les autres ? Parce que c’est plus facile de faire semblant. De dire : « On fait notre part. » Sans jamais aller au bout.
Prenez le 7e arrondissement, par exemple. Là où se trouvent les sièges des grandes entreprises, des banques, des cabinets d’avocats. Des gens qui ont les moyens. Et pourtant, aucun financement dédié. Pourquoi ? Parce que l’Alzheimer, ça ne fait pas vendre. Ça ne fait pas de buzz. Ça ne fait pas de likes. C’est une maladie qui tue lentement, sans faire de bruit. Et ça, les gens préfèrent l’oublier.
La FRA, elle, ne peut pas. Elle doit continuer à taper sur toutes les portes. À supplier les mairies, les entreprises, les particuliers. Parce que sans argent, il n’y a pas de recherche. Et sans recherche, il n’y a pas d’espoir.
Alors, ça marche, ce financement du 15e ?
Oui. Et non.
Oui, parce que ça permet à la FRA d’exister. De publier des études, de former des médecins, de faire avancer les choses, même un peu. Non, parce que 50 000 euros, c’est une blague. Une blague qui dure depuis 6 ans. Assez pour que la FRA puisse dire : « On est là. » Pas assez pour guérir qui que ce soit.
Le vrai scandale, ce n’est pas que le 15e finance. C’est que les autres ne suivent pas. Parce que si un seul arrondissement peut le faire, pourquoi pas les autres ? Pourquoi pas Paris tout entier ? Pourquoi pas la France ?
La réponse est simple : parce que personne n’a vraiment envie de se salir les mains.
Ce qu’on ne vous dit pas
Il y a un détail qui dérange. Dans les rapports de la FRA, on trouve souvent ce genre de phrase : « Grâce au soutien de la mairie du 15e, nous avons pu lancer un nouvel essai clinique. » Sauf que, en réalité, cet essai clinique, il coûte 5 millions d’euros. Et les 50 000 euros du 15e ne représentent même pas 1 % du budget. Alors, à quoi bon ?
À quoi bon, en effet.
La vraie question, c’est : jusqu’à quand ?
Jusqu’à quand on va continuer à faire semblant ? À dire qu’on fait quelque chose, alors qu’on ne fait rien ? Jusqu’à quand on va laisser des milliers de personnes glisser vers la démence sans qu’un seul politique, une seule entreprise, ne se lève pour dire : « Assez. »
Parce que, au fond, le problème n’est pas l’argent. Le problème, c’est l’indifférence. Et ça, aucun chèque ne pourra jamais le régler.