Sam Altman a changé de ton. Après des années à vanter l’IA comme la solution à tous les problèmes, il parle désormais de régulation, de limites, de responsabilité. En février 2024, il a même écrit un article dans The Atlantic pour plaider en faveur d’un moratoire sur les systèmes d’IA les plus puissants. Un revirement ? Ou un coup de poker calculé pour sauver la face alors que le monde commence à regarder OpenAI avec méfiance ?
Le chiffre qui résume tout : 72 %. C’est la part des Américains qui, selon un sondage Pew Research publié en juin 2023, estiment que l’IA représente un risque pour la société. Un an plus tôt, ils n’étaient que 32 %. La défiance a explosé. Et Sam Altman, autrefois présenté comme le prophète d’une ère nouvelle, se retrouve désormais en première ligne d’un débat qu’il n’a pas anticipé.
Pourtant, quand on creuse, ses propos sonnent faux. Pas par hypocrisie, mais par incohérence. OpenAI a toujours agi comme une entreprise classique : maximiser la valeur, attirer les investisseurs, et surtout, ne pas froisser Microsoft. Le géant de Redmond détient 49 % des parts de l’entreprise. Si Altman parle aujourd’hui de moratoire, c’est parce que les régulateurs et les médias commencent à poser des questions gênantes. Mais ses actions ? Elles continuent comme avant : formation de modèles toujours plus puissants, partenariats avec des États (comme l’Arabie Saoudite, où il a lancé G42 avec des milliards de dollars), et une course effrénée à l’innovation sans filet.
Ce que personne ne dit assez fort : OpenAI n’a jamais été un laboratoire désintéressé. Dès 2019, Greg Brockman, son cofondateur, expliquait dans une interview que l’entreprise devait générer des revenus pour survivre. Résultat : ChatGPT n’est pas gratuit. Les entreprises paient pour l’utiliser, et Microsoft engrange. Quand Altman parle de transparence, il oublie de mentionner que les données d’utilisateurs d’OpenAI sont partagées avec ses actionnaires. Quand il évoque des risques existentiels, il passe sous silence que son entreprise collabore avec des gouvernements qui n’ont aucune éthique.
Le vrai tournant ? Ce n’est pas son article dans The Atlantic. C’est le départ de ses critiques internes. En novembre 2023, plusieurs employés, dont des figures comme Mira Murati (maintenant directrice technique), ont quitté l’entreprise après des désaccords sur la sécurité des modèles. D’autres, comme Jan Leike, ont été licenciés pour avoir trop insisté sur les dangers. OpenAI a répondu en interne par un message clair : la croissance prime sur tout le reste.
Altman joue aujourd’hui les prudents, mais son entreprise reste une machine à cash. Son revirement n’est pas une prise de conscience. C’est une stratégie de survie. Les régulateurs se réveillent, les médias grillent OpenAI, et les investisseurs commencent à s’inquiéter des coûts de l’IA (les data centers consomment autant qu’un petit pays). Alors oui, il parle de régulation. Mais en coulisses, il négocie avec des États pour contourner les lois, et il prépare déjà les prochains modèles, encore plus puissants.
La question qui tue : et si tout ça n’était qu’un leurre ?
Altman sait une chose : l’IA ne sera jamais arrêtée. Pas par lui, pas par les gouvernements, pas par les citoyens. Alors il mise sur une autre tactique : faire croire qu’il est du côté du bien. En parlant de moratoire, il donne l’impression de prendre ses responsabilités. En citant des experts comme Stuart Russell (un des rares à alerter sur les risques), il se donne une légitimité. Mais derrière les discours, OpenAI continue de fonctionner comme une boîte noire : opaque, orientée profit, et dépendante de Microsoft.
Le paradoxe ? Plus il parle de prudence, plus il perd le contrôle.
En 2022, il affirmait que l’IA était alignée avec les valeurs humaines. En 2024, il admet qu’elle dérive. La différence ? La pression. Les scandales se multiplient : deepfakes utilisés pour harceler des femmes politiques, modèles qui reproduisent des biais racistes, fuites de données massives. OpenAI a beau publier des rapports sur l’éthique, personne n’y croit. Parce que quand une entreprise a tout intérêt à minimiser les risques, ses mots sonnent creux.
Ce qui se passe vraiment, c’est une guerre invisible.
D’un côté, les régulateurs (comme l’UE avec son AI Act) qui veulent encadrer. De l’autre, les GAFA et leurs lobbies, qui bloquent tout. Au milieu, Sam Altman, qui fait semblant de négocier. Son article dans The Atlantic ? Un coup de pub. Sa tournée médiatique pour parler de sécurité ? Une opération de communication. Mais derrière les sourires, il sait une chose : l’IA ne s’arrêtera pas. Alors autant en tirer profit avant que les gouvernements ne ferment les vannes.
Le piège ? Croire qu’il a changé.
Altman n’est pas devenu un apôtre de la modération. Il est toujours le même : un entrepreneur qui voit loin, qui calcule, et qui sait que les crises se transforment en opportunités. Son moratoire ? Une façon de gagner du temps. Sa transparence ? Un écran de fumée. Sa responsabilité ? Un argument marketing.
Le vrai danger, ce n’est pas qu’il ait tort. C’est qu’il ait raison sur un point : personne ne peut plus rien arrêter.
Alors autant se préparer. Parce que dans quelques années, on ne se souviendra pas de ses discours. Mais on se souviendra de ce qu’OpenAI a vraiment construit.