L’IA qui compte les pas à la place des kinés
En 2023, une étude de la HAS (Haute Autorité de Santé) révélait que 40 % des patients abandonnaient leur rééducation avant la fin du protocole. Trop cher, trop loin, trop compliqué. Loyalbee.ai a résolu ce problème : plus de désistements, parce que plus de contact. Juste une appli qui surveille, corrigé, et fait semblant de s’inquiéter quand les progrès traînent. Le kiné, lui, peut enfin respirer. Plus de patients qui annulent au dernier moment. Plus de justificatifs à demander. Plus de regards en coin quand on explique pour la énième fois comment bien serrer les fesses sur la machine. Juste un tableau de bord, des alertes, et des factures qui continuent d’arriver. Comme un abonnement Netflix, mais pour la santé.
Sauf que Netflix, vous ne lui expliquez pas pourquoi vous avez zappé trois épisodes. Là , l’IA, elle va vous le demander. Pas gentiment. Avec des messages du style « Votre progression est en dessous des attentes, relancez vos exercices ou consultez votre thérapeute ». Comme un prof de gym qui vous engueule via SMS. Sauf que le prof, au moins, il vous voit. Lui, non. Il voit juste vos données. Et si vous trichez ? Si vous mettez vos baskets à l’envers pour faire croire que vous avez marché plus vite ? L’IA le sait. Parce qu’elle a accès à votre podomètre, votre fréquence cardiaque, votre GPS. Elle vous connaît mieux que votre femme. Mieux que votre médecin. Mieux que vous, peut-être.
Le vrai problème, c’est que personne ne vous demande votre avis.
Alexia Sibony défend son outil comme une « libération ». « Les kinés passent 30 % de leur temps à gérer l’adhésion des patients, pas à soigner », explique-t-elle dans une interview à Les Échos. Traduction : les patients sont chiants, alors on les remplace par une machine qui ne râle pas. Une machine qui ne pose pas de questions existentielles du genre « Mais docteur, est-ce que je vais vraiment retrouver l’usage de mon bras ? ». Une machine qui ne dit pas « Putain, ça fait mal ». Une machine qui ne dit rien. Juste des données. Des belles courbes qui montent. Des tableaux Excel qui font joli.
Pourtant, les kinés ne sont pas tous convaincus. À l’Ordre des Masseurs-Kinésithérapeutes, on tempère : « L’IA peut être un outil complémentaire, mais elle ne remplace pas le relationnel. Un patient a besoin de motivation, d’encouragements, parfois juste d’une oreille pour écouter ses doutes ». Traduction : votre startup, madame Sibony, c’est très bien pour les chiffres, mais la santé, c’est pas que des chiffres. C’est aussi des mains qui guident, des voix qui rassurent, des regards qui jugent si vous faites bien l’exercice. Une IA, elle, elle juge pas. Elle note. Et elle facture.
Le business model est simple : faire payer le suivi sans avoir Ă soigner.
Loyalbee.ai ne se contente pas de remplacer les patients. Elle remplace aussi une partie du travail des kinés. Parce que si l’IA fait le suivi, à quoi bon que le kiné voie son patient deux fois par mois ? Une fois suffit. Le reste, c’est l’algorithme qui gère. Résultat : les cabinets peuvent réduire leurs tarifs ( « On optimise les coûts », dit Sibony), ou augmenter leurs marges ( « On monétise mieux le temps des thérapeutes », sous-entendu). Les mutuelles adorent : moins de séances, moins de remboursements. Les patients adorent aussi, au début : « C’est pratique, je fais mes exercices chez moi, sans me prendre la tête ». Sauf que six mois plus tard, quand l’IA vous envoie un message du style « Votre genou ne s’améliore pas, prévoyez une consultation », vous réalisez que vous avez juste remplacé un kiné par une machine qui vous fait culpabiliser.
Le vrai enjeu, c’est la fin du métier.
En 2022, une enquête de La Revue du Praticien montrait que 1 kiné sur 3 envisageait d’arrêter son activité sous 5 ans, épuisé par la paperasse et la déshumanisation du système. Loyalbee.ai arrive comme un couteau dans la plaie : « Pourquoi garder un kiné si une IA peut faire 80 % du travail ? ». La réponse, c’est simple : parce que les 20 % restants, c’est ce qui fait la différence. C’est le jour où le patient dit « Merci, ça m’a vraiment aidé ». Pas « Merci, votre appli est bien faite ».
Sibony assume : « Notre objectif, c’est de rendre la rééducation accessible à tous. Pas de garder les kinés au chômage ». Sauf que si les kinés deviennent des superviseurs d’algorithmes, à quoi bon les former pendant cinq ans ? À quoi bon leur payer un salaire décent ? À quoi bon leur demander leur avis ?
Le paradoxe, c’est que l’IA sauve les kinés… en les tuant.
Parce que sans patients qui reviennent, sans suivi humain, la rééducation devient une usine à données. Vous entrez, vous faites vos exercices, vous sortez. Personne ne vous regarde. Personne ne vous parle. Juste une machine qui vous note. Et si vous échouez ? Trop tard. L’IA a déjà envoyé le rapport au kiné, qui lui-même a déjà envoyé la facture à la mutuelle. Vous êtes juste un dossier. Un chiffre. Une ligne dans un tableau.
Ce qui se joue derrière, c’est une question de pouvoir.
Qui décide de votre santé ? Votre kiné, qui vous connaît, ou une IA qui ne vous a jamais vu ? Loyalbee.ai vend du rêve : « Moins de désistements, plus d’efficacité ». Mais ce qu’elle vend vraiment, c’est le contrôle. Le contrôle sur votre corps. Le contrôle sur votre temps. Le contrôle sur votre argent. Parce qu’à la fin, vous payez pour un suivi qui ne vous concerne plus. Vous payez pour des données. Pas pour un humain.
Le pire, c’est que ça marche.
Les mutuelles signent des partenariats. Les kinés testent l’outil. Les patients téléchargent l’appli. Parce que c’est pratique. Parce que c’est moins cher. Parce que personne ne vous dit que vous perdez quelque chose en route. Personne ne vous explique que derrière l’écran, il y a un métier qui disparaît. Un métier qui avait du sens. Un métier où, parfois, on ne soignait pas vraiment. Mais où, au moins, on était là .
La vraie question, ce n’est pas si l’IA est utile. C’est qui en profite.
Les actionnaires de Loyalbee.ai, peut-être. Les mutuelles, sûrement. Les kinés qui veulent garder leur cabinet à flot, peut-être. Mais vous ? Vous, vous payez. Vous payez pour un suivi qui ne vous regarde pas. Pour des exercices qui ne vous motivent pas. Pour une santé qui devient une performance, pas une histoire.
**Le jour où votre IA vous enverra un message pour vous dire « Bravo, vous avez bien travaillé », demandez-vous une chose : qui a écrit ce message ? Votre kiné ? Votre femme ? Ou juste un algorithme qui a calculé que vous aviez bougé assez pour mériter un compliment ?
Parce que la santé, ce n’est pas que des données. C’est aussi des mains qui vous aident à vous relever. Des voix qui vous disent « Allez, une fois de plus ». Des regards qui voient que vous avez mal, même quand vous faites semblant de tenir. Une IA, elle, elle voit juste vos pas. Pas votre visage. Pas vos larmes. Juste vos pas.
Et ça, c’est ce qu’on vous vole.