L'Afrique numérique se réveille, mais ses câbles restent en miettes

À Lagos, les décideurs ont enfin admis l'évidence : sans câbles transfrontaliers, sans règles communes et sans argent qui circule, l'Afrique numérique restera un patchwork de projets fantômes. Le problème ? Personne ne sait encore comment sortir du chaos.

Publié le 16 septembre 2026 à 14:04
L'Afrique numérique se réveille, mais ses câbles restent en miettes

L’Afrique a ses hyperscalers, mais pas ses autoroutes numériques

Les géants du cloud, Microsoft, Google, AWS, ont investi des centaines de millions dans le continent. Ils ont même rebaptisé leurs serveurs en swahili pour faire joli. Mais quand vous traversez la frontière entre le Nigeria et le Bénin, votre connexion Internet peut chuter de 80 %. Pourquoi ? Parce que personne n’a jamais posé de câbles sous-marins dignes de ce nom entre les deux pays. C’est ça, la réalité.

À Hyperscalers Convergence Africa, les discours ont été clairs : « Il faut interconnecter les réseaux », « Harmoniser les régulations », « Financer des projets à l’échelle régionale ». Traduction : on a compris le problème, mais on n’a aucune idée de comment le résoudre.

Les exemples ? Ils sont partout.

  • En Afrique de l’Est, le Kenya et l’Ouganda ont des data centers ultra-modernes, mais leurs liens avec la RDC ou l’Angola sont lents comme des modems des années 90. Résultat : une entreprise kényane qui veut exporter ses données vers Luanda perd 20 % de son temps de traitement juste à cause des câbles.
  • En Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire et le Ghana se battent pour attirer les investisseurs, mais leurs régulations sont si différentes qu’une licence obtenue à Abidjan ne vaut rien à Accra. C’est comme si la France et l’Allemagne avaient des règles fiscales incompatibles.

Et puis il y a l’argent. Les banques africaines prêtent aux data centers comme si c’était des hôtels cinq étoiles. Pourtant, 80 % des projets numériques échouent dans les deux ans parce qu’ils ont été conçus sans penser à l’interconnexion. Personne ne veut financer un câble qui ne mène nulle part.

Les régulateurs jouent les sourds

À Lagos, les régulateurs étaient là, bien sûr. Ils ont écouté les discours sur « l’Afrique numérique unie », « la souveraineté des données », « l’indépendance technologique ». Mais quand on leur demande qui va payer pour relier Lagos à Dakar, ils haussent les épaules. Parce que personne ne veut assumer.

Prenez le cas de l’Autorité de Régulation des Télécommunications et des Postes (ARTP) du Sénégal. Elle a mis en place un cadre pour les data centers, mais il n’y a aucun mécanisme pour coordonner avec la Gambie ou la Guinée-Bissau. Résultat : une entreprise qui veut stocker ses données à Dakar doit signer trois contrats différents, avec trois régulations différentes, pour couvrir une zone grand comme la Belgique. C’est absurde.

Et puis il y a l’Union Africaine, qui a lancé son « Digital Single Market » en 2020. Sur le papier, c’est beau. Dans la réalité ? Les États membres ne se parlent pas. La Libye a un accord avec l’Italie pour un câble sous-marin. L’Égypte en a un avec la Grèce. Mais entre eux ? Rien. Comme si l’Europe avait des liaisons à fibre entre Paris et Berlin… mais pas entre Berlin et Varsovie.

Les investisseurs regardent ailleurs

Les hyperscalers, ces mêmes géants qui font semblant de croire en l’Afrique, ne misent pas sur l’interconnexion. Ils préfèrent construire des data centers isolés, parce que c’est moins risqué. Pourquoi investir dans un câble qui pourrait ne jamais rapporter si les régulations bloquent tout ?

Prenez MTN, le géant des télécoms. Il a dépensé 3 milliards de dollars en Afrique de l’Est pour moderniser son réseau. Mais quand on lui demande s’il va financer une liaison fibre entre le Kenya et la Tanzanie, sa réponse est claire : « Ce n’est pas notre priorité. » Pourquoi ? Parce que personne ne leur garantit un retour sur investissement.

Même problème avec les fonds souverains. Le Nigeria a son Nigeria Sovereign Investment Authority (NSIA), qui injecte des milliards dans l’économie. Mais quand on leur parle d’infrastructures numériques transfrontalières ? Silence radio. Parce que personne ne veut être le premier à sauter dans le vide.

Le vrai problème n’est pas technique, c’est politique

On pourrait croire que le problème, c’est la technologie. Non. Le vrai blocage, c’est l’absence de leadership. Les États africains préfèrent négocier des accords bilatéraux avec la Chine ou les États-Unis plutôt que de s’entendre entre eux. C’est comme si l’Europe avait laissé chaque pays gérer seul ses autoroutes, sans aucun standard commun.

Et puis il y a la méfiance. Le Rwanda a son propre data center nationaliste, parce que Kigali ne fait pas confiance à personne. Le Maroc fait de même. Résultat : on construit des silos au lieu de réseaux.

Pourtant, il y a des solutions.

  • La Côte d’Ivoire et le Bénin ont lancé un projet de câble sous-marin entre eux. Pourquoi pas étendre ça à toute l’Afrique de l’Ouest ?
  • L’Égypte et la Jordanie ont connecté leurs réseaux via un câble passant par Israël. Pourquoi l’Afrique ne fait-elle pas pareil ?
  • L’Union Africaine pourrait exiger une harmonisation minimale avant de débloquer des fonds. Mais personne n’ose.

L’Afrique numérique existe déjà, mais elle est fragmentée

Oui, l’Afrique a des succès. Le Rwanda a un taux de pénétration du numérique parmi les plus élevés du continent. Le Kenya domine l’e-paiement avec M-Pesa. Le Nigeria a des startups tech qui lèvent des millions.

Mais tout ça reste local. Une entreprise kényane qui veut exporter ses données vers le Ghana doit passer par des serveurs européens. C’est comme si une voiture allemande devait faire le tour de la France pour aller en Espagne.

À Lagos, cette semaine, les discours étaient beaux. Mais les actes ? Ils attendront. Parce que tant que les États ne se mettront pas d’accord, tant que les investisseurs ne verront pas de rentabilité, et tant que les régulateurs continueront à jouer les sourds, l’Afrique numérique restera un beau rêve… sans autoroutes.

La vraie question n’est pas *« Comment connecter l’Afrique ? », mais « Qui va payer pour ça ? ». Et jusqu’à présent, personne n’a encore la réponse.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie