Le chiffre qui cloche : 1 enfant prématuré sur 5 traîne encore des séquelles à 10 ans
L’Inserm l’a confirmé jeudi : à l’âge où les enfants devraient être en CM2, une partie d’entre eux, ceux nés avant 32 semaines ou pesant moins de 1 500 grammes à la naissance, peinent encore. Pas des handicaps lourds, non. Des choses plus sournoises : des troubles de l’attention, des difficultés en lecture ou en maths, une tendance à s’isoler. Parfois, même, des signes de dépression légère. Et le pire ? Ces enfants-là, souvent, ne sont plus suivis par personne. Plus de kiné, plus d’orthophoniste, plus de psychologue. Juste un bulletin scolaire qui dit « efforts insuffisants » sans expliquer pourquoi.
Pourtant, les données sont là. Une étude publiée dans The Lancet en 2022 montrait que les enfants nés prématurés avaient 2 fois plus de risques de redoubler une classe. En France, où près de 60 000 bébés naissent avant terme chaque année, ça fait des milliers d’enfants en difficulté. Et personne ne s’en émeut vraiment.
Pourquoi ? Parce que la prématurité, pour le grand public, c’est l’histoire du bébé qui survit de justesse, puis qui grandit comme les autres. Sauf que non. Les neurosciences le savent depuis des années : un cerveau privé d’oxygène à 28 semaines ne se reconstruit pas comme un cerveau né à terme. Et à 10 ans, les séquelles ne sont plus physiques. Elles deviennent comportementales. Invisibles.
L’école, ce mur invisible
À l’école élémentaire de Saint-Denis, une enseignante, qui demande à rester anonyme, raconte : « J’ai un élève dans ma classe qui a été prématuré. Il est brillant, mais il a du mal à se concentrer quand il y a du bruit. Alors je lui donne un casque anti-bruit. Sauf que les autres élèves se moquent. Ils disent : ‘T’es bizarre, toi.’ »
Ce n’est pas un cas isolé. Une étude de l’Université Paris Cité, publiée en 2023, a montré que 30 % des enfants nés avant 30 semaines présentaient des troubles du langage à 8 ans. Pourtant, dans les classes, on leur colle souvent l’étiquette « paresseux » ou « turbulent ». Personne ne pense à la prématurité. Personne ne se dit : « Et si c’était ça, le problème ? »
Le système scolaire français n’est pas équipé pour ça. Les RASED (les réseaux d’aides spécialisées) manquent de moyens. Les psychologues scolaires sont saturés. Et les médecins généralistes ? Ils ne sont pas formés pour repérer ces troubles-là. Alors on laisse traîner.
Pire : les familles, elles, ne savent pas toujours vers qui se tourner. « On nous a dit à la maternité : ‘Votre enfant est sauvé, maintenant c’est à vous de jouer.’ Sauf que personne ne nous a expliqué ce qui l’attendait après », témoigne une mère de famille à Lyon, dont le fils a été hospitalisé pendant trois mois en 2015.
Le piège des « enfants normaux »
Voilà le drame : ces enfants-là, on ne les voit pas. Pas comme on voit un enfant en fauteuil roulant. Pas comme on voit un enfant avec une prothèse. Non, eux, ils marchent. Ils parlent. Ils sourient. Alors on croit qu’ils vont bien.
Pourtant, les données de l’Inserm sont sans appel : à 10 ans, 1 enfant prématuré sur 5 a encore besoin d’un suivi spécifique. Soit pour des troubles de l’apprentissage, soit pour des problèmes émotionnels. Soit les deux.
Le problème, c’est que ces enfants ne rentrent dans aucune case. Pas assez handicapés pour les structures spécialisées. Pas assez « en difficulté » pour justifier un accompagnement lourd. Alors on les abandonne.
Et après ? Après, ils deviennent des ados qui décrochent. Des adultes qui évitent les entretiens parce qu’ils ont peur de parler trop fort. Des parents qui ne comprennent pas pourquoi leur enfant, « pourtant si intelligent », ne réussit pas.
Exemple : En 2021, une étude suédoise a suivi 1 million d’enfants nés prématurés. Résultat ? À 16 ans, 40 % d’entre eux avaient redoublé au moins une fois, contre 20 % pour les enfants nés à terme. Et à 25 ans, ils étaient 2 fois plus susceptibles d’être au chômage.
En France, on n’a pas ces chiffres précis. Mais les tendances sont les mêmes.
Ce que personne ne veut voir
Alors pourquoi on en parle si peu ? Parce que la prématurité, c’est un sujet qui dérange.
D’abord, ça coûte cher. Suivre ces enfants jusqu’à l’adolescence, ça veut dire des orthophonistes, des psychomotriciens, des bilans neuropsychologiques. Des budgets que les hôpitaux n’ont pas.
Ensuite, ça remet en cause l’idée qu’on se fait de la « réussite ». Un enfant prématuré qui va bien à l’école, c’est déjà une victoire. Sauf que « bien », pour lui, ça veut dire autre chose que pour les autres.
Et puis, il y a la honte. Les parents ont souvent l’impression d’avoir « échoué ». « Si j’avais mieux mangé, si j’avais moins stressé… » Alors ils se taisent. Ils ne posent pas de questions. Ils croient que leur enfant « s’en sortira ».
Sauf que non. À 10 ans, la prématurité ne s’arrête pas. Elle change de forme. Elle devient silence. Difficulté. Échec.
Alors que faire ?
- Former les enseignants : Leur expliquer que « turbulent » ou « paresseux » ne sont pas des diagnostics. Que derrière, il peut y avoir un cerveau qui a mis plus de temps à mûrir.
- Créer des passerelles : Entre les centres de suivi néonatal et les écoles. Pour que les profs sachent qui sont ces enfants. Pour qu’ils aient des outils.
- Arrêter de croire que « sauvé » veut dire « guéri » : Un enfant prématuré qui va bien à 10 ans, c’est déjà énorme. Mais « bien », ça ne veut pas dire « comme les autres ».
Le vrai coût de l’invisibilité
L’Inserm a raison sur un point : ces enfants, à 10 ans, « s’en sortent ». Ils ne meurent pas. Ils ne restent pas en fauteuil. Ils grandissent.
Mais à quel prix ?
Celui d’une vie où on leur a répété, sans le savoir, qu’ils n’étaient pas à la hauteur. Celui d’une société qui préfère ignorer plutôt que d’admettre qu’elle les a laissés tomber.
La prématurité ne s’arrête pas à la sortie de l’hôpital. Elle s’installe dans les salles de classe. Dans les regards des autres. Dans les bulletins scolaires.
Et personne ne veut le voir.
Parce que c’est plus facile de croire que ces enfants sont « comme les autres ». Même quand ils ne le sont pas.