L'UMONS sonde les médecins sur l'usage de l'IA en psychiatrie et neurologie
R Galaxie Rédaction · 8 novembre 2026 à 22:04 · 6 min de lecture
Le service de neurosciences de l’Université de Mons lance une enquête pour évaluer l’acceptation des cliniciens face à l’intégration de l’intelligence artificielle dans le diagnostic et le suivi des troubles psychiatriques et neurologiques. Les résultats pourraient influencer les protocoles futurs.
Les patients en première ligne d’un débat sur l’IA médicale
Les personnes souffrant de troubles psychiatriques ou neurologiques pourraient voir leur prise en charge transformée par l’intelligence artificielle dans les années à venir. Si cette technologie promet des diagnostics plus rapides et des traitements personnalisés, son adoption soulève des questions éthiques, techniques et pratiques. Pour y répondre, les professionnels de santé seront directement consultés : leur avis déterminera dans quelle mesure ces outils seront intégrés à leur pratique quotidienne.
Une initiative académique pour cartographier les résistances et les attentes
L’enquête lancée par l’Université de Mons (UMONS) s’inscrit dans le cadre du projet AI4Brain, une initiative visant à explorer les applications concrètes de l’IA dans les neurosciences. Contrairement à des projets similaires menés dans d’autres disciplines médicales, cette démarche se distingue par son approche centrée sur les cliniciens eux-mêmes. Aucun outil n’est encore déployé en routine : il s’agit d’abord de recueillir leurs perceptions avant toute généralisation.
L’enquête, accessible en ligne, ne prendra qu’une quinzaine de minutes aux participants. Elle interroge notamment leur confiance dans les algorithmes, leurs craintes concernant les erreurs potentielles, et les conditions qui leur permettraient d’adopter ces technologies. Les réponses seront analysées pour identifier des tendances régionales, des spécialités plus ou moins ouvertes à l’innovation, et les freins les plus récurrents.
Pourquoi cette consultation maintenant ? Un contexte de tensions connues
L’IA en santé ne date pas d’hier, mais son intégration dans les domaines de la psychiatrie et de la neurologie reste particulièrement délicate. Ces deux spécialités reposent sur des évaluations subjectives, des entretiens longs avec les patients, et une relation de confiance souvent fragile. Or, les algorithmes actuels peinent à reproduire la complexité des interactions humaines, surtout dans des contextes où le biais culturel ou social peut fausser les résultats.
Des études antérieures, comme celles menées par des institutions comme l’INSERM ou la FDA, ont déjà révélé des limites : certains modèles surdiagnostiquent des troubles psychiatriques chez des populations spécifiques, tandis que d’autres échouent à détecter des anomalies neurologiques rares. Ces échecs ont nourri une méfiance persistante parmi une partie des professionnels, d’autant que les responsabilités juridiques en cas d’erreur restent floues.
Par ailleurs, le secteur public belge, comme celui de nombreux pays européens, fait face à des contraintes budgétaires strictes. L’introduction de nouvelles technologies, même prometteuses, suppose des investissements en formation et en maintenance que les hôpitaux peinent parfois à assumer. L’UMONS, en amont d’une éventuelle adoption, cherche ainsi à éviter un rejet en cascade par manque de préparation.
Qui décide vraiment de l’avenir de ces outils ?
Si les cliniciens sont consultés, leur avis ne sera pas le seul à compter. Les décisions finales relèveront aussi des autorités sanitaires régionales, qui devront évaluer le rapport coût-efficacité de ces technologies. En Belgique, c’est notamment l’Institut Scientifique de Santé Publique (ISP) qui pourrait, à terme, valider ou rejeter leur utilisation au cas par cas.
Un autre acteur clé est l’Agence fédérale des Médicaments et des Produits de Santé (AFMPS), chargée de certifier les dispositifs médicaux. Pour qu’un outil d’IA soit déployé dans un hôpital, il devra obtenir une marque CE et démontrer sa conformité aux normes européennes. Cette procédure, déjà complexe pour les médicaments traditionnels, pourrait devenir un goulot d’étranglement pour les solutions logicielles.
Enfin, les assureurs et les mutuelles joueront un rôle indirect : si les remboursements des consultations assistées par IA sont accordés, cela accélérera leur adoption. À l’inverse, un refus de prise en charge pourrait condamner ces outils à rester cantonnés à la recherche.
Quels bénéfices concrets pour les patients ?
Les partisans de l’IA en psychiatrie et neurologie soulignent plusieurs avantages potentiels. Pour les patients, cela pourrait se traduire par :
- Un accès plus rapide à un diagnostic : dans des régions où les spécialistes sont rares, des outils d’IA pourraient pré-sélectionner des cas nécessitant une expertise humaine urgente.
- Une réduction des erreurs humaines : certains algorithmes, entraînés sur des milliers de dossiers, détectent des motifs invisibles pour l’œil nu, comme des marqueurs précoces de la maladie de Parkinson ou de troubles bipolaires.
Cependant, ces gains supposent une utilisation encadrée. Sans garde-fous, le risque est celui d’une déshumanisation des soins : un patient pourrait se sentir réduit à une série de données, sans que son histoire personnelle soit prise en compte. Les troubles psychiatriques, en particulier, reposent souvent sur des récits subjectifs, souvenirs traumatiques, perceptions altérées, que même les IA les plus avancées ne peuvent capturer.
Les questions qui restent sans réponse
Plusieurs interrogations persistent, et l’enquête de l’UMONS n’y apportera pas de réponses définitives. Parmi elles :
- Qui sera responsable en cas d’erreur ? Si un algorithme se trompe et prescrit un traitement inadapté, qui en assume la responsabilité : le médecin, le développeur de l’outil, ou l’hôpital qui l’a déployé ? Aucune législation européenne ne tranche encore ce point.
- Comment éviter les biais algorithmiques ? Les modèles d’IA reproduisent souvent les biais présents dans les données qui les entraînent. Or, les bases de données médicales belges, comme celles d’autres pays, sous-représentent encore certaines populations (personnes âgées, migrants, patients en situation de précarité). Sans correction active, ces outils pourraient aggraver les inégalités d’accès aux soins.
- Quel sera le modèle économique ? Les outils d’IA en santé sont souvent développés par des start-up ou des laboratoires privés. Leur prix reste un mystère : sera-t-il abordable pour les hôpitaux publics, ou réservera-t-il ces technologies aux cliniques privées ?
- Les cliniciens accepteront-ils de déléguer une partie de leur expertise ? Certains médecins craignent que l’IA ne les pousse à se reposer sur des diagnostics automatiques, au détriment de leur jugement clinique. D’autres, au contraire, y voient un outil d’assistance, comme la stéthoscopie numérique l’a été pour l’auscultation.
Prochaine étape : l’analyse des données et les premiers retours
Les résultats de l’enquête, dont la date de publication n’est pas encore communiquée, seront analysés par l’équipe du projet AI4Brain. Ils serviront de base à des recommandations adressées aux autorités sanitaires et aux sociétés savantes de psychiatrie et de neurologie.
Si les réponses des cliniciens se révèlent majoritairement favorables, des pilotes pourraient être lancés dans certains services hospitaliers belges dès 2027. À l’inverse, un rejet massif remettrait en cause la pertinence même de ces projets, du moins dans leur forme actuelle.
L’issue dépendra moins de la technologie elle-même que de la capacité des acteurs médicaux, administratifs et éthiques à trouver un équilibre. Pour les patients, l’enjeu est simple : savoir si ces outils amélioreront leur parcours de soins, ou si leur adoption précipitera une médecine où la relation humaine cédera la place à des calculs algorithmiques.