Un jugement qui sonne comme un coup de semonce
UBA a gagné. Point. Locafrique a perdu. Point. Sur le papier, c’est net. En réalité, ça reste une victoire à la Pyrrhus. Pourquoi ? Parce que le vrai combat, lui, se joue ailleurs : dans les coulisses des dettes non remboursées, des créanciers qui ferment les yeux, et d’un système bancaire sénégalais où les risques sont souvent mieux partagés… que les pertes.
Le chiffre, lui, est sans appel. 7,28 milliards FCFA. C’est l’équivalent de près de 10 millions d’euros. Assez pour acheter un stade à Dakar. Assez pour embaucher 2 000 enseignants pendant cinq ans. Assez pour faire rêver… si Locafrique avait les moyens de payer. Sauf que non. La société, spécialisée dans l’import-export, traîne déjà des dettes depuis des années. Des fournisseurs, des salariés, des banques. UBA n’est pas la première à taper à sa porte. Juste la première à obtenir gain de cause.
Mais est-ce que ça va servir à quelque chose ? Probablement pas. Locafrique est en cessation des paiements depuis 2021. Le tribunal a bien condamné, mais sans ordonner de saisie immédiate. Résultat : l’argent reste sur le papier. Comme souvent.
Pourquoi UBA a-t-elle mis trois ans à obtenir ce jugement ?
Parce que les tribunaux sénégalais, quand il s’agit de dettes, avancent au rythme d’un escargot sous sédatifs. 1 200 dossiers sont en attente au tribunal de commerce de Dakar, selon les chiffres de la Cour d’appel (2023). Attendre, c’est souvent perdre. UBA le savait. Elle a joué serré.
Le dossier remonte à 2020. À l’époque, Locafrique devait déjà plus de 5 milliards FCFA à plusieurs banques. UBA, elle, avait consenti un prêt de 3 milliards en 2018. Un prêt classique, avec garanties, avec intérêts. Sauf que Locafrique a cessé de rembourser en 2019. Pas un retard. Une rupture nette.
UBA a attendu. Elle a négocié. Elle a menacé. Puis elle a saisi le tribunal. Trois ans. Trois ans pour un jugement qui, au final, ne règle rien. Parce que Locafrique n’a pas les liquidités. Parce que les créanciers savent très bien que récupérer leur argent, c’est comme essayer de vider un puits à la passoire.
Le vrai problème : personne ne veut vraiment régler le dossier
Locafrique, c’est le symptôme. Pas la cause. Derrière, il y a l’opacité des dettes au Sénégal, l’absence de mécanisme de recouvrement efficace, et une justice qui traîne plus qu’elle ne tranche.
Prenez les chiffres du Rapport sur la santé financière des entreprises sénégalaises (2023, Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) : 42 % des PME ont des dettes en souffrance. 28 % sont en cessation des paiements. Mais combien de créanciers obtiennent vraiment leur dû ? Moins de 10 %, selon les estimations des avocats spécialisés.
Pourquoi ? Parce que saisir une entreprise au Sénégal, c’est comme essayer de récupérer une dette au casino : les règles sont floues, les délais interminables, et à la fin, vous repartez souvent les mains vides.
UBA a eu de la chance. Elle a un nom qui pèse. Elle a des avocats qui connaissent les ficelles. Elle a pu faire pression. Les autres ? Ils attendent. Ils espèrent. Ils perdent.
Et maintenant, que fait UBA avec ses 7,28 milliards ?
Rien. Pas encore. Parce que Locafrique n’a pas l’argent. Alors UBA va devoir patienter. Encore. Peut-être qu’un jour, la société sera liquidée. Peut-être que les actifs seront vendus. Peut-être que… peut-être.
En attendant, UBA a marqué un point. Un point symbolique. Parce que ce jugement, il ne change rien au fond. Il confirme juste que le système est pourri.
Les banques prêtent sans se soucier des garanties réelles. Les entreprises s’endettent sans se soucier des remboursements. Les tribunaux condamnent sans se soucier de l’exécution. Et les petits créanciers ? Ceux qui n’ont pas les moyens de traîner en justice pendant trois ans ? Eux, ils crèvent en silence.
La leçon (si jamais il y en a une)
Ce jugement, vous savez ce qu’il prouve ? Que le Sénégal a un problème de dette qui pourrit de l’intérieur. Pas celui des États, non. Celui des entreprises. Celui des banques. Celui des hommes d’affaires qui jouent avec l’argent des autres.
UBA a gagné. Locafrique a perdu. Mais le vrai perdant, c’est le système.
Parce que demain, ce sera une autre banque. Un autre client. Un autre jugement. Et le même scénario : des milliards sur le papier, des dettes qui ne se remboursent pas, et une justice qui regarde ailleurs.