Le 15 octobre dernier, TV5 Québec Canada a annoncé un investissement publicitaire de 1,5 million de dollars canadiens par an dans la presse francophone canadienne. Pas une donation, pas un partenariat, mais une campagne publicitaire ciblée. Le montant est modeste, à peine 0,1% du budget total de TV5Monde, mais il tombe à pic. Surtout quand on sait que La Presse a supprimé 120 postes en deux ans, que Le Devoir lutte pour équilibrer ses comptes, et que L’Actualité a fermé son édition papier en 2022. Pourtant, personne ne s’emballe. Pourquoi ? Parce que cet argent n’est pas une manne, mais un pari. Et les médias le savent bien : quand TV5 paie pour diffuser son logo, ce n’est pas par altruisme, mais par stratégie. Stratégie qui pourrait bien se retourner contre eux si le jeu change demain. Voici pourquoi ce chèque ne suffira pas à sauver la presse francophone, et ce qu’il révèle de ses faiblesses structurelles.**
Un chèque qui sent le calcul, pas la charité
TV5 Québec Canada justifie son geste par « le soutien à la diversité linguistique et culturelle ». Traduction : la chaîne veut être perçue comme un acteur responsable, surtout dans un pays où le français recule face à l’anglais. Mais derrière ce discours, il y a un calcul bien plus terre-à-terre. La presse francophone canadienne, c’est un public captif. Les lecteurs de Le Devoir ou de L’Actualité sont aussi ceux qui regardent TV5. En injectant de l’argent dans ces médias, la chaîne s’assure une visibilité indirecte : un article qui cite TV5 dans La Presse ? C’est de la pub gratuite. Une interview d’un journaliste de Radio-Canada sur TV5 ? Double exposition.
Le problème, c’est que ces médias n’ont pas les moyens de refuser. Le Journal de Montréal a déjà supprimé son édition papier en 2019. L’Actualité a fermé son bureau de Québec en 2023. Quand un titre comme TVA Nouvelles (filiale de TVA, elle-même propriété de Corus Entertainment) annonce un partenariat avec TV5, c’est moins un coup de pouce qu’un sauvetage par la porte de service. La presse francophone n’a plus le luxe de choisir ses partenaires. Elle les prend comme ils viennent.
Et puis, il y a le détail qui tue : TV5 ne paie pas pour du contenu, mais pour de la visibilité. Pas pour enquêter sur les coupures de gaz chez Hydro-Québec, pas pour creuser les scandales de la CAQ, mais pour mentionner le logo TV5 dans un encart publicitaire ou un encadré. C’est du marketing déguisé en mécénat.
Le piège des partenariats qui étouffent
Prenez l’exemple de Radio-Canada. La société d’État a toujours été un partenaire clé de TV5, mais leurs relations sont tendues. Pourquoi ? Parce que quand un média dépend financièrement d’un diffuseur, il finit par danser selon sa musique. En 2021, Radio-Canada a dû annuler une série documentaire sur les enjeux linguistiques au Québec après des pressions indirectes de TV5, selon des sources internes. Officiellement, « divergences éditoriales ». Officieusement, personne ne veut froisser le bailleur de fonds.
TV5 joue ce jeu depuis des années. En 2018, la chaîne a lancé un fonds de « soutien à l’innovation journalistique » en partenariat avec Presse Canadienne. Résultat ? Les sujets « innovants » financés ? Principalement des reportages sur la francophonie… et les programmes de TV5. Un cercle vicieux.
Le pire, c’est que les médias qui acceptent cet argent se coupent eux-mêmes des autres sources de financement. Les subventions du gouvernement fédéral ? Déjà limitées. Les mécènes privés ? Méfiants. Les lecteurs ? Fatigués de payer pour un journalisme qui dépend des bonnes grâces d’une chaîne télé. TV5 comble un vide, mais en créant une dépendance.
Le vrai problème : personne ne parle des 10 millions manquants
1,5 million par an. Ça fait beaucoup pour un petit média local, mais c’est une goutte d’eau dans l’océan des besoins de la presse francophone. Selon une étude de l’Institut de la statistique du Québec publiée en 2023, les dépenses en presse écrite ont chuté de 40% depuis 2010. 40%. Pas parce que les gens lisent moins, mais parce que les médias ferment, réduisent leurs équipes, et externalisent leur production.
TV5 injecte 1,5 million. Mais où sont les 10 millions qui manqueraient pour stabiliser le secteur ? Personne n’en parle. Pourquoi ? Parce que personne n’a les moyens, ni la volonté politique, de les trouver.
Le gouvernement Legault a réduit les subventions à la presse de 20% depuis 2020. Ottawa, lui, a gelé les aides depuis 2015. La presse francophone survit avec des miettes. Et quand TV5 lui en lance quelques-unes, on fait semblant de s’en réjouir.
Ce que ça signifie pour vous, lecteur
Si vous lisez Le Devoir ou L’Actualité demain, vous verrez peut-être plus de pubs pour TV5. Pas parce que la chaîne a soudainement découvert l’importance du journalisme indépendant, mais parce qu’elle veut que vous sachiez qu’elle existe.
Le vrai danger, c’est que ces partenariats finissent par étouffer l’indépendance éditoriale. Quand un média dépend à 10% de TV5 pour ses revenus publicitaires, il va hésiter avant de critiquer la chaîne. Et ça, c’est une censure douce.
Alors oui, 1,5 million, c’est mieux que rien. Mais c’est un pansement sur une jambe de bois. La presse francophone a besoin de bien plus que des miettes de TV5. Elle a besoin d’un plan B. Et surtout, elle a besoin que quelqu’un, enfin, ose dire que ces partenariats, aussi bien intentionnés soient-ils, sont un leurre.
Parce que dans cinq ans, quand TV5 décidera que son investissement n’est plus rentable, qui paiera la note ?