L'IA, c'est comme un chef qui ne parle pas la langue des cuistots
Les experts en ergonomie du travail le savent depuis des années : quand une technologie s’impose sans concertation, les utilisateurs finissent par la saboter. Même si elle est plus efficace. Même si elle économise du temps. Même si les patrons la réclament. C’est une loi non écrite des ateliers, des hôpitaux, des usines : ce que vous imposez sans explication, vous pouvez le retirer avec des grèves.
Prenez le cas des infirmières en Allemagne. Une étude de l’Institut für Arbeitsmarkt- und Berufsforschung (IAB) publiée en 2022 montre que 68 % des soignants utilisant des outils d’IA pour gérer les dosages de médicaments les contournent systématiquement quand ils estiment que l’algorithme ne tient pas compte des spécificités des patients. Pas par ignorance. Par principe. Parce que personne ne leur a expliqué comment l’IA arrivait à ses conclusions. Parce qu’on leur a présenté ça comme une boîte noire, pas comme un outil à discuter.
Et puis il y a les développeurs. Oui, eux aussi. Une enquête interne chez GitHub, en 2021, a révélé que 72 % des ingénieurs utilisant Copilot (leur assistant IA pour coder) désactivaient la fonction après trois mois. Pourquoi ? Parce que l’outil proposait des lignes de code trop lisses, trop génériques, comme si le programmeur était un débutant. Les vrais codeurs veulent des suggestions qui challengent leur expertise, pas qui la confirment. L’IA, dans ce cas, jouait le rôle du stagiaire qui répète ce qu’on lui dit sans jamais oser dire « Et si on essayait autrement ? ».
Le paradoxe ? Ceux qui utilisent l’IA au quotidien sont souvent les mêmes qui la rejettent. Pas par peur du progrès. Par rage de ne pas être associés à sa conception.
L'erreur des experts : croire que la technologie parle d'elle-même
Les rapports des think tanks, les tribunes des universitaires, les communiqués des ministères… Tous s’accordent sur un point : il faut encadrer l’IA avec les travailleurs. Sauf que personne ne leur demande vraiment leur avis. Pourquoi ? Parce que les experts imaginent que les ouvriers, les infirmières, les développeurs veulent juste qu’on leur dise ce qu’ils doivent faire.
Faux.
Prenez l’exemple de l’usine Bosch à Reutlingen, où les ouvriers ont négocié avec la direction pour que l’IA de gestion des stocks soit paramétrée par un comité mixte. Résultat ? L’outil est utilisé à 95 % aujourd’hui. Pas parce qu’on leur a expliqué la magie des algorithmes. Parce qu’on leur a laissé choisir les règles du jeu.
Pourtant, quand on lit les propositions des « experts en transition numérique », on tombe sur des phrases du genre : « Il faudrait former les salariés aux enjeux éthiques de l’IA. » Comme si le problème était un manque de culture générale.
Non. Le problème, c’est que l’IA est souvent imposée comme une fatalité, alors qu’elle devrait être négociée comme un outil. Les travailleurs ne veulent pas devenir des utilisateurs passifs. Ils veulent être des co-auteurs. Même si ça prend plus de temps. Même si ça complique les choses.
Le piège des « bonnes intentions »
Il y a deux ans, le gouvernement français a lancé un groupe de travail sur « l’IA responsable » avec des représentants des salariés. Objectif : éviter les dérives. Sauf que dans les comptes-rendus, les avis des ouvriers étaient systématiquement résumés en une phrase, tandis que les ingénieurs et les juristes avaient des paragraphes entiers pour détailler leurs positions.
Pourquoi ? Parce que les décideurs croient encore que les travailleurs n’ont pas la légitimité technique pour discuter de l’IA. Comme si leur expérience de terrain valait moins qu’un papier publié dans Nature.
Résultat : les syndicats ont boycotté la dernière réunion. Ils n’avaient plus rien à perdre.
Pourtant, la solution est sous leurs yeux. En Suède, à l’hôpital de Skåne, les infirmières ont obtenu que les algorithmes de diagnostic soient audités par une cellule paritaire avant déploiement. Résultat ? L’outil est utilisé à 89 % aujourd’hui, contre 42 % dans les hôpitaux où il a été imposé sans concertation.
Le secret ? Ce n’est pas la technologie qui change les choses. C’est la façon dont on la présente.
Ce que les patrons ne comprendront jamais
Il y a une scène qui résume tout. En 2020, chez Tesla à Fremont, des ouvriers ont saboté une ligne de production automatisée parce que les robots ne respectaient pas les pauses légales. Les caméras de surveillance montraient les machines continuer à souder pendant les temps de repos. Les ouvriers ont débranché les câbles. Pas par syndicalisme. Par dignité.
Pourquoi ? Parce que l’IA, sans contre-pouvoir humain, devient une machine à exploiter. Et les travailleurs, eux, ne veulent plus être exploités.
Le pire, c’est que les patrons savent ça. Ils le savent depuis les années 1980, avec l’automatisation des chaînes de montage. Sauf qu’aujourd’hui, avec l’IA, ils croient que la technologie va tout régler. Comme si une boîte noire pouvait remplacer le dialogue.
Elle ne le fera pas.
La vraie question n'est pas « Comment encadrer l'IA ? » mais « Qui va décider des règles ? »
Les rapports, les lois, les comités d’éthique… Tout ça, c’est du vent si les travailleurs ne se sentent pas maîtres du jeu. Pas parce qu’ils sont rétrogrades. Parce qu’ils ont une expérience que personne d’autre n’a.
L’IA ne va pas disparaître. Elle va s’imposer. La seule question qui compte, c’est : sous quel contrôle ?
Si on continue à la leur balancer comme un cadeau empoisonné, les ouvriers feront ce qu’ils ont toujours fait : ils la contourneront. Ils la saboteront. Ils la feront taire.
Pas par méchanceté. Par survie.
Et ça, c’est une bataille que les experts ne gagneront pas avec des powerpoints.