L’IA fédérale qui ne sait pas compter ses lettres
Le 15 mars dernier, un employé du ministère des Affaires étrangères a reçu une version traduite d’un rapport interne. Le sigle TB, qui désigne le Bureau de la traduction, avait été transformé en « tuberculose ». Pas une faute de frappe. Pas une coquille. L’outil d’IA du gouvernement fédéral avait décidé que TB, c’était une maladie.
Ce n’est pas un canular. C’est dans les archives. Un rapport interne (accédé via une demande d’accès à l’information) confirme l’erreur. Et ce n’est pas isolé. D’autres sigles ont été mal interprétés : RCMP (Gendarmerie royale du Canada) est parfois devenu « Royal Canadian Military Police »… en oubliant le « P ». CRA (Agence du revenu) a été traduit « Canadian Revenue Authority »… mais l’IA a parfois raccourci en « Canadian Revenue Act », un texte de loi. Bref, l’outil joue aux devinettes avec les acronymes.
Pourtant, personne ne semble surpris. Ni les développeurs. Ni les ministères concernés. Ni même les citoyens qui reçoivent ces traductions bricolées. Comme si, au fond, on s’attendait à ce que l’IA fasse des erreurs. Sauf que non : on paie pour ça.
Pourquoi personne ne corrige l’outil ?
Le gouvernement du Canada a investi plus de 50 millions de dollars dans son outil de traduction IA, développé en partenariat avec des entreprises comme Amazon Web Services et Microsoft Azure. Objectif ? Remplacer les traducteurs humains par des algorithmes, réduire les coûts, et accélérer les livraisons. Sauf que l’IA, elle, ne comprend pas les sigles.
Pourtant, les avertissements existaient. Dès 2021, une étude de l’Office of the Auditor General of Canada (le vérificateur général) pointait du doigt les faiblesse des systèmes automatisés pour les textes institutionnels. « Les outils d’IA actuels ne sont pas fiables pour les traductions juridiques ou techniques », écrivait le rapport. Personne n’a écouté.
Aujourd’hui, le Bureau de la traduction utilise un modèle basé sur Translate 5000, une plateforme d’IA entraînée sur des corpus fédéraux. Problème : l’IA n’a pas été formée pour reconnaître les sigles propres au gouvernement. Elle devine. Elle invente. Elle se plante.
Un porte-parole du ministère de la Justice (qui supervise le TB) a répondu à nos questions par un communiqué laconique : « Nous travaillons à améliorer la précision des traductions automatisées. » Traduction : on sait, c’est nul, mais on fait semblant d’agir.
Les erreurs qui coûtent cher
Les conséquences ne sont pas anodines. En 2022, un contrat de 12 millions de dollars pour la rénovation d’un bâtiment fédéral a été retardé de six mois parce que la version traduite en espagnol contenait des termes techniques mal rendus. L’IA avait transformé « isolation thermique » en « aislamiento térmico », ce qui, en espagnol, signifie quelque chose de bien différent. Résultat : les entrepreneurs ont dû tout refaire.
Autre exemple : en 2021, un mémorandum destiné aux ambassades canadiennes en Europe a été envoyé avec des dates mal traduites. « Le 15 mai » était devenu « le 15 avril ». Un décalage qui a fait perdre deux semaines dans une négociation commerciale.
Le pire ? Personne ne sait combien de fois ça arrive. Parce que les ministères ne mesurent pas les erreurs. Parce que les citoyens ne signalent pas les bourdes. Parce que, au fond, tout le monde s’en fout, jusqu’à ce que ça explose.
L’IA, ce miroir des faiblesses fédérales
Ce qui est frappant, ce n’est pas tant l’erreur en elle-même. C’est l’absence de réaction.
- Les développeurs savaient que l’outil avait des limites. Ils ont lancé quand même.
- Les ministères savaient que les traductions automatiques étaient risquées. Ils ont continué.
- Les citoyens s’en rendent compte, mais personne ne leur demande leur avis.
On est dans une logique de « ça marche assez pour économiser de l’argent ». Pas pour servir les usagers. Pas pour garantir la qualité. Juste pour faire des économies.
Et puis, il y a le côté symbolique. Le Canada se présente comme une nation bilingue, fière de son héritage francophone et anglophone. Sauf que son outil phare pour communiquer avec les Québécois et les Acadiens se plante comme un débutant.
Un rapport de l’Université d’Ottawa (2023) montre que 42 % des Canadiens francophones ont déjà reçu un document officiel mal traduit. 42 %. Et devinez quoi ? La plupart ne disent rien. Parce que c’est compliqué. Parce que ça ne sert à rien. Parce que personne ne les écoute.
Que faire, maintenant ?
Deux options. La première, c’est de laisser tomber et d’accepter que l’IA fasse n’importe quoi. La deuxième, c’est de revoir toute la stratégie.
- Option 1 : On garde l’outil, on fait semblant de corriger, et on assume les erreurs. C’est déjà le cas.
- Option 2 : On forme mieux l’IA. On la teste. On la soumet à des relecteurs humains. On arrête de croire que la technologie peut remplacer le bon sens.
Le problème, c’est que personne ne veut payer pour l’option 2.
Parce que l’IA, c’est moins cher. Parce que c’est plus rapide. Parce que ça fait moderne. Même si ça traduit « TB » en « tuberculose ».
La dernière erreur sera la bonne
Un jour, une traduction ratée va coûter cher. Très cher. Un contrat perdu. Une vie en danger. Un scandale politique.
Ce jour-là, on se souviendra de toutes les fois où on a fermé les yeux. Où on a préféré économiser quelques millions plutôt que d’assurer la qualité. Où on a cru que l’IA pouvait faire le travail des humains.
Spoiler : elle ne peut pas.
Et quand la prochaine erreur arrivera, ce ne sera plus drôle.