Le chiffre que les facs ignorent encore
En 2022, selon une Ă©tude de lâUniversitĂ© de MontrĂ©al, 68 % des entreprises europĂ©ennes ont testĂ© des outils dâIA pour la traduction interne. RĂ©sultat ? Elles licencient. Pas les traducteurs. Les correcteurs. Ceux qui passaient leur temps Ă nettoyer les fautes des logiciels. Les vrais traducteurs, ceux qui nĂ©gocient des sens, ceux qui choisissent entre nuance et littĂ©ralitĂ©, ceux-lĂ , on les garde. Pour lâinstant.
Mais lâIA progresse. Et les facs, elles, stagnent. Les programmes en traduction restent ancrĂ©s dans le XIXe siĂšcle : grammaire, vocabulaire, exercices de style. Comme si on formait des comptables Ă la machine Ă Ă©crire en 1990. Sauf que lĂ , le dĂ©calage est mortel.
Pourquoi ? Parce que lâIA ne fait pas que traduire. Elle dĂ©cide. Elle choisit un registre, un ton, une orientation politique. Et personne ne lui demande son avis. Personne ne lui demande pourquoi elle a traduit âlibertĂ©â par âfreedomâ et pas par âlibertyâ. Personne ne lui demande ce que ça change, cette libertĂ©-lĂ , dans un texte sur les droits des migrants.
Et câest lĂ que les universitĂ©s devraient intervenir. Pas pour sauver le mĂ©tier. Pour le repenser.
Ce que les profs veulent enseigner Ă la place
Deux chercheurs, Jean-Marc Dewaele Ă Birkbeck (Londres) et Barbara Cassin Ă lâĂcole normale supĂ©rieure, plaident pour une refonte radicale. Leur idĂ©e ? Transformer la traduction en mĂ©thode de pensĂ©e. Pas en compĂ©tence technique. Voici ce quâils proposent, et pourquoi ça fait peur.
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LâĂ©thique dâabord. Traduire, câest trahir. Toujours. Un mot en moins, un sens qui glisse, une culture qui sâefface. Les profs veulent que les Ă©tudiants apprennent Ă mesurer cette trahison. Pas Ă la minimiser. Exemple : comment traduire âdignitĂ©â dans un texte sur la torture ? Lâanglais nâa pas de mot Ă©quivalent. Alors on invente. Ou on ment. Et lĂ , lâIA ne dit rien. Elle propose âdignityâ. Point.
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Le politique ensuite. Une traduction nâest jamais neutre. Elle sert un pouvoir, une idĂ©ologie, un marchĂ©. Les facs devraient enseigner Ă dĂ©crypter qui bĂ©nĂ©ficie de quelle traduction. Pourquoi âterroristeâ se dit âfreedom fighterâ en arabe ? Parce que les mĂ©dias occidentaux veulent une guerre. Pas parce que câest juste.
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La pensĂ©e critique enfin. LâIA traduit vite. Trop vite. Elle ne sâarrĂȘte pas. Elle ne doute pas. Elle ne se demande pas : âEt si je me trompais ? Et si ce mot-lĂ cachait quelque chose ?â Les Ă©tudiants devraient apprendre Ă ralentir. Ă lire entre les lignes. Ă traduire comme on dissĂšque un texte : mot par mot, sens par sens, jusquâĂ lâos.
Le problĂšme ? Personne ne veut payer pour ça. Les entreprises veulent des traducteurs rapides. Les universitĂ©s veulent des Ă©tudiants qui trouvent du travail. Et lâIA, elle, ne demande rien. Elle prend.
Le piÚge des facs qui résistent
En France, Ă lâISIT (lâinstitut supĂ©rieur dâinterprĂ©tation et de traduction), le programme reste classique : 60 % de cours techniques, 40 % de culture gĂ©nĂ©rale. RĂ©sultat ? Les diplĂŽmĂ©s sortent avec un CV solide⊠et une formation obsolĂšte dĂšs le premier entretien oĂč on leur demande : « Comment gĂ©rez-vous les biais culturels dans une traduction pour lâONU ? »
Réponse attendue : « Je vérifie deux fois. »
Réponse réelle : « Je ne sais pas. »
Pourtant, des facs bougent. Ă lâUniversitĂ© de GenĂšve, un module sur la traduction comme acte de rĂ©sistance a Ă©tĂ© créé en 2021. Objectif : former des traducteurs qui savent dire non. Pas seulement comment traduire, mais quand ne pas traduire. Quand un terme est trop dangereux. Quand une nuance est trop politique.
Sauf que ces initiatives restent marginales. Pourquoi ? Parce que les universitĂ©s ont peur. Peur de dĂ©cevoir les entreprises. Peur de ne plus ĂȘtre utiles. Peur, surtout, de perdre leur rĂŽle de passeurs.
Mais le vrai danger, ce nâest pas lâIA. Câest lâinertie.
Ce que les étudiants vont devoir apprendre seuls
En 2024, un étudiant en traduction à Paris aura deux options :
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Option 1 : Suivre le programme classique. Apprendre à utiliser DeepL comme un outil. Devenir un correcteur de machines. Salaire : 2 000 ⏠net. Perspectives : zéro.
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Option 2 : Se former en parallĂšle. Lire des essais sur la philosophie de la traduction (comme âLe Moteur immortelâ de Barbara Cassin). Suivre des MOOC sur lâĂ©thique des langues. Participer Ă des ateliers de traduction engagĂ©e (comme ceux de Translators Without Borders). Salaire ? IndĂ©terminĂ©. Perspectives ? Peut-ĂȘtre.
Parce que le marchĂ© ne changera pas. Les entreprises continueront Ă vouloir des traducteurs rapides. Les universitĂ©s continueront Ă former des techniciens. Et lâIA continuera Ă avaler des mĂ©tiers.
Sauf que cette fois, ce ne sera pas un licenciement qui tuera la traduction. Ce sera lâabsence de sens.
La derniĂšre chance des facs
Il reste une fenĂȘtre. Entre 2025 et 2030, lâIA va dominer la traduction grand public. Les manuels scolaires, les sites web, les contrats bas de gamme : tout sera automatisĂ©. Mais il restera des niches. Des textes oĂč le sens prime sur la vitesse.
- Les contrats internationaux complexes (fiscalité, droit des affaires).
- Les Ćuvres littĂ©raires (oĂč lâĂ©diteur paie pour une interprĂ©tation, pas une recopie).
- Les discours politiques (oĂč un mot mal choisi peut dĂ©clencher une guerre).
Pour ces marchĂ©s, il faudra des traducteurs difficiles. Ceux qui posent des questions. Ceux qui refusent de livrer un texte propre. Ceux qui savent que traduire, câest toujours choisir.
Alors oui, les facs devraient changer. Pas pour sauver un mĂ©tier. Pour en inventer un autre. Un mĂ©tier oĂč la traduction nâest plus un service, mais un acte.
Sinon, dans dix ans, on formera des Ă©tudiants Ă repĂ©rer les erreurs des IA. Et ça, ce ne sera mĂȘme plus de la traduction. Ce sera de la survie.