Le TDAH chez les adultes explose, mais personne ne sait vraiment pourquoi
En 2023, Anne-Laure a passé trois mois à remplir des questionnaires en ligne, à relire ses vieux carnets de lycéenne, à écouter des podcasts sur les « traits de personnalité atypiques ». À 37 ans, elle a enfin un nom pour ce qui l’a toujours rendue différente : un TDAH. Pas celui des enfants qui bougent sans cesse en classe, non. Le sien, c’est celui des adultes qui oublient leurs clés tous les matins, qui enchaînent les projets à moitié finis, qui se font engueuler au travail pour leur « manque de sérieux ». Ceux qu’on a toujours traités d’irresponsables, de flemmards, ou pire : de « bordéliques ».
Sauf que voilà. Depuis deux ans, les diagnostics de TDAH chez les adultes ont explosé. En France, les remboursements de méthylphénidate (le principe actif du Ritalin et autres stimulants) ont augmenté de 40 % entre 2018 et 2023, selon les données de l’Assurance Maladie. Aux États-Unis, c’est encore pire : entre 2010 et 2020, les prescriptions ont été multipliées par six chez les 20-39 ans, d’après une étude de l’American Journal of Psychiatry. Et en Suisse, où Anne-Laure a consulté, les listes d’attente pour un rendez-vous avec un spécialiste dépassent parfois six mois.
Alors, prise de conscience légitime ou effet de mode ?
Le TDAH adulte, une invention marketing ?
Pour les sceptiques, la réponse est claire : oui, en partie. Le TDAH chez l’adulte, c’est un peu comme le « burn-out » avant lui, un concept qui permet de médicaliser des traits de caractère, des difficultés professionnelles, voire des échecs personnels. En 2023, une enquête du New York Times révélait que certains psychiatres américains formaient des médecins à repérer le TDAH chez les adultes en posant une seule question : « Avez-vous du mal à finir vos tâches ? ». Une approche qui frôle le diagnostic express.
En France, c’est moins spectaculaire, mais le phénomène existe. Les tests en ligne, payants, pullulent. Certains sites proposent des évaluations à 50 euros, avec un certificat à faire valoir chez son médecin traitant. Problème : ces tests ne remplacent pas un avis expert. Et pourtant, des milliers de personnes s’y ruent, comme Anne-Laure, qui a dépensé 80 euros pour un diagnostic en ligne avant de trouver un psychiatre.
Pourquoi ce rush ?
Parce que le TDAH adulte, c’est pratique. Ça explique enfin pourquoi vous êtes en retard chroniquement, pourquoi vous avez toujours du mal à tenir un budget, pourquoi vos collègues vous trouvent « flou ». C’est une étiquette qui donne du sens à une vie de ratés. Et puis, il y a les médicaments. Le méthylphénidate, c’est l’arme miracle : ça calme l’agitation, ça améliore la concentration. Du moins, pour ceux qui y répondent. Pour les autres, c’est l’enfer, maux de tête, insomnies, anxiété. Mais peu importe. Les labos, eux, s’en frottent les mains.
Novartis, le géant suisse qui détient le brevet du Ritalin, a vu ses ventes exploser. En 2022, le groupe a enregistré un chiffre d’affaires de 1,2 milliard de francs avec ses traitements contre le TDAH. Aux États-Unis, les stimulants représentent plus de 10 milliards de dollars de marché annuel. Et les autorités sanitaires ferment les yeux. La Food and Drug Administration (FDA) américaine a même élargi les indications du méthylphénidate en 2021, l’autorisant pour les adultes jusqu’à 65 ans.
Mais attention.
Ce n’est pas parce que le marché grossit que le diagnostic est fiable. En 2020, une étude publiée dans The Lancet Psychiatry montrait que jusqu’à 30 % des diagnostics de TDAH chez l’adulte étaient erronés. Trop de gens se font prescrire des stimulants pour des troubles dépressifs, des anxiétés, ou simplement parce qu’ils ont du mal à gérer leur temps.
Et puis, il y a le côté sombre. Les stimulants, c’est de la dopamine synthétique. À haute dose, ça crée une dépendance. Pas physique, non, mais psychologique. Beaucoup d’adultes diagnostiqués tardivement finissent par dépendre du médicament pour fonctionner. Comme un patch qui cache le problème sans le résoudre.
Les psychiatres, entre méfiance et opportunisme
Pourtant, tout le monde n’est pas dupe. À Paris, le Dr. Sophie Martin, psychiatre spécialisée dans les troubles de l’attention, voit défiler des patients de plus en plus jeunes. « Avant, c’était les 40-50 ans qui arrivaient en disant : ‘Docteur, je crois que j’ai toujours été comme ça.’ Aujourd’hui, ce sont des 25-30 ans, souvent cadres ou entrepreneurs, qui ont lu un article sur le TDAH et qui veulent un diagnostic pour avoir droit au traitement. »
Elle n’est pas contre le diagnostic adulte. « Mais il faut du temps. Un vrai bilan, pas trois questions sur Internet. » Problème : les listes d’attente. En région parisienne, il faut parfois un an pour voir un spécialiste. D’où l’engouement pour les tests en ligne, qui contournent l’attente.
Et puis, il y a ceux qui surfent sur la vague. Certains centres privés facturent 500 à 1 000 euros pour un diagnostic complet. « C’est du business », lâche un ancien cadre de l’industrie pharmaceutique sous couvert d’anonymat. « Les labos financent des conférences, des formations pour médecins. Résultat : plus de diagnostics, plus de ventes. »
Alors, comment faire la part des choses ?
D’abord, se méfier des diagnostics express. Ensuite, exiger un bilan complet, pas seulement un questionnaire. Et enfin, accepter que le TDAH ne soit pas une solution miracle. Certains patients voient leur vie changer avec les médicaments. D’autres, non. Et puis, il y a ceux qui réalisent, après des mois de traitement, qu’ils n’avaient peut-être pas de TDAH, mais simplement une mauvaise gestion de leur énergie, un manque de structure, ou une dépression non diagnostiquée.
Ce que les labos ne vous diront jamais
Le vrai problème, c’est que personne ne contrôle vraiment l’usage des stimulants. Aux États-Unis, on peut se procurer du Ritalin sur le dark web. En France, les pharmacies en délivrent sans trop poser de questions, tant que le médecin a coché la case. Résultat : des étudiants qui dopent leurs révisions, des cadres qui avalent des comprimés avant une réunion importante, des parents qui médiquent leurs enfants sans même savoir ce que c’est.
Et les effets secondaires ? Les études les minimisent. Pourtant, ils existent. Troubles du sommeil, perte de poids, paranoïa, certains patients finissent par arrêter, dégoûtés. « On m’a dit que c’était comme un coup de baguette magique, raconte Thomas, 32 ans. En réalité, c’est une roulette russe. Parfois ça marche, parfois tu deviens un autre. »
Alors, le TDAH adulte est-il un effet de mode ?
Oui et non. Oui, parce que le diagnostic est trop souvent superficiel, biaisé par l’argent et la recherche de sens. Non, parce que des milliers de personnes, comme Anne-Laure, ont enfin trouvé une explication à leur souffrance. Le vrai danger, ce n’est pas le diagnostic en soi, mais ce qu’on en fait.
Les labos vendent des médicaments. Les médecins, parfois, prescrivent sans assez vérifier. Et les patients, eux, cherchent désespérément une étiquette pour se sentir moins seuls. Dans ce jeu, qui perd ? Ceux qui croyaient avoir une réponse et qui se retrouvent avec une nouvelle dépendance.
La vraie question, personne ne la pose
Et si le problème n’était pas le TDAH, mais notre société ? Une société qui valorise la productivité, qui punit ceux qui ne tiennent pas le rythme, qui médicalise les échecs plutôt que de les questionner. Le TDAH adulte, c’est le miroir de nos attentes. On ne supporte plus les gens qui ne rentrent pas dans le moule. Alors on invente des diagnostics, on prescrit des pilules, et on fait semblant de croire que ça va tout arranger.
Anne-Laure, elle, a commencé son traitement. « Ça m’aide, mais je sais que ce n’est pas une solution. » Elle a aussi entamé une thérapie. Parce que le vrai travail, celui qui ne se fait pas avec des comprimés, c’est d’apprendre à vivre avec ses différences, sans attendre qu’un médicament vienne tout réparer.
Le TDAH adulte n’est pas une mode. Mais son exploitation, si.