Un cloud souverain, mais pas pour tout le monde
Le 15 octobre, Stellarix et Sen Startup ont organisé une journée de démonstration pour leurs jeunes pousses. L’objectif ? Montrer comment un cloud souverain peut résoudre trois problèmes majeurs : la souveraineté des données, les frais de change, et l’accès à un marché local encore trop opaque. Sur scène, un porteur de projet a expliqué comment il comptait migrer ses serveurs depuis l’étranger vers un hébergement local, avec un paiement en FCFA. Tout semblait fluide. Pourtant, dans la salle, certains ont souri en coin. Ils savaient que la vraie question n’était pas là .
Le problème n’est pas technique. Stellarix, une entreprise spécialisée dans les infrastructures cloud, et Sen Startup, l’incubateur public, ont mis en place une marketplace où les startups peuvent trouver des solutions locales. Mais derrière les discours sur la souveraineté, il y a un détail qui fâche : les coûts. Personne ne les affiche clairement. Personne ne dit que migrer un serveur depuis l’étranger vers le Sénégal peut coûter deux fois plus cher, entre les frais de transfert et les tarifs locaux. Et surtout, personne ne précise qui paiera cette différence quand les subventions s’arrêteront.
Et puis, il y a les banques.
Sen Startup et Stellarix parlent d’un écosystème qui s’ouvre. Mais les banques sénégalaises, elles, ferment toujours les yeux. Selon une étude de la Banque Mondiale de 2022, seulement 12 % des startups sénégalaises obtiennent un financement local. Le reste dépend des fonds étrangers, des prêts familiaux, ou des aides publiques, quand elles existent. Pourtant, ces mêmes banques pourraient financer des infrastructures cloud souveraines. Elles ne le font pas. Pourquoi ? Parce que les startups restent perçues comme trop risquées. Parce que les garanties manquent. Parce que personne ne veut être le premier à sauter dans l’inconnu.
Alors, ce cloud souverain est-il une avancée ou une illusion ?
Sur le papier, c’est une bonne idée. Le Sénégal a besoin de contrôler ses données, de réduire sa dépendance aux géants du cloud, et de donner une visibilité à ses jeunes pousses. Mais sans transparence sur les coûts, sans engagement des banques, et sans stratégie claire pour pérenniser le modèle, ça ressemble à une opération marketing. Une de plus.
Le vrai défi n’est pas technologique. Il est politique.
Stellarix et Sen Startup ont raison de vouloir changer la donne. Mais pour que ça marche, il faut que l’État joue le jeu. Il faut que les banques sortent de leur zone de confort. Et il faut que les startups arrêtent de croire aux miracles. Parce que non, un cloud souverain ne suffira pas à sauver l’écosystème. Il faudra aussi des fonds, des partenariats, et une vraie volonté de briser les barrières qui étouffent l’innovation depuis des années.
Et ça, personne n’en parle.
Les données locales, un argument qui cache un manque de moyens
La souveraineté des données, c’est le grand argument des promoteurs du cloud local. « Pourquoi laisser nos données entre les mains de Google ou d’AWS alors qu’on peut les héberger ici ? » La question est légitime. Surtout quand on sait que les fuites de données sont un risque réel pour les entreprises sénégalaises. En 2023, une étude de l’ANSD (Agence Nationale de la Sécurité des Données) révélait que 68 % des PME sénégalaises avaient subi au moins une cyberattaque dans les deux dernières années. Pourtant, la solution proposée par Stellarix et Sen Startup a un hic : les infrastructures locales ne sont pas encore à la hauteur.
Le Sénégal a beau avoir des data centers, ils sont rares et chers.
Prenez l’exemple de Terakil, le principal opérateur de cloud local. Ses tarifs sont compétitifs… comparés à rien. Parce qu’en réalité, pour une startup qui veut migrer ses données, les coûts explosent. Il faut payer pour le transfert, pour le stockage, pour la sécurité, et parfois même pour des formations. Résultat ? Beaucoup de jeunes pousses préfèrent garder leurs serveurs à l’étranger, où les coûts sont prévisibles, même si les paiements en euros ou en dollars posent problème.
Et puis, il y a la question de la confiance.
Un cloud souverain, c’est bien. Mais si personne ne sait qui gère les données, si les sauvegardes sont peu fiables, et si les coupures de courant (fréquentes au Sénégal) mettent tout en péril, à quoi bon ? En 2021, une panne majeure chez Terakil avait paralysé plusieurs entreprises pendant 48 heures. Personne n’en a parlé. Personne n’a tiré les leçons. Pourtant, c’est ce genre d’incidents qui fait hésiter les startups à migrer.
Alors, la souveraineté des données est-elle un argument marketing ou une réelle priorité ?
Sur le terrain, beaucoup de porteurs de projet y croient. Mais ils savent aussi que sans investissements massifs dans les infrastructures, sans formation des équipes techniques, et sans garanties sur la stabilité du service, ça reste un vœu pieux. Le Sénégal a besoin de plus que des discours. Il a besoin de moyens.
Et ça, Stellarix et Sen Startup ne le disent pas.
La marketplace, un outil utile… mais pas une solution miracle
La marketplace lancée par Stellarix et Sen Startup, c’est l’autre grande nouveauté de ce partenariat. L’idée ? Mettre en relation les startups avec des prestataires locaux, des outils, et des clients potentiels. Sur le papier, c’est malin. En pratique, ça reste limité.
Parce que le vrai problème des startups sénégalaises, ce n’est pas le manque de visibilité. C’est le manque de demande.
Oui, il y a des clients au Sénégal. Mais les startups peinent à les trouver. Pourquoi ? Parce que les entreprises locales préfèrent souvent travailler avec des acteurs internationaux, perçus comme plus fiables. Parce que les appels d’offres publics sont rares et opaques. Parce que les consommateurs sénégalais, eux-mêmes, hésitent à payer pour des services innovants quand les solutions traditionnelles sont moins chères.
Alors, la marketplace va-t-elle changer la donne ?
Peut-être un peu. Elle permet aux startups de se faire connaître, de trouver des partenaires, et d’accéder à des outils qu’elles n’auraient pas pu se payer seules. Mais elle ne résout pas le problème de fond : le marché local est encore trop petit et trop méfiant.
Et puis, il y a un détail qui saute aux yeux : qui va financer tout ça ?
Les subventions publiques, les aides des incubateurs, les partenariats avec des acteurs privés… Tout ça, c’est bien. Mais jusqu’à quand ? Quand les fonds s’épuiseront, qui paiera ? Les startups elles-mêmes ? Les clients finaux ? Personne n’a de réponse claire.
La marketplace est un outil. Pas une révolution.
Elle peut aider. Mais elle ne suffira pas à transformer l’écosystème. Pour ça, il faudrait que les entreprises locales osent enfin miser sur l’innovation. Qu’elles arrêtent de voir les startups comme des risques, et qu’elles commencent à les traiter comme des partenaires. Et ça, ça prendra du temps.
Pourquoi les banques sénégalaises fuient-elles les startups ?
Voilà le vrai sujet que personne ne veut aborder. Stellarix et Sen Startup parlent de cloud souverain, de marketplace, d’innovation. Mais le vrai blocage, c’est ailleurs : les banques.
Selon une enquête de la Banque Africaine de Développement (BAD) publiée en 2023, seulement 8 % des prêts accordés aux entreprises au Sénégal vont aux startups. Le reste est réservé aux PME traditionnelles, aux grandes entreprises, ou aux projets agricoles. Pourquoi un tel déséquilibre ?
Parce que les banques sénégalaises ont peur.
Elles craignent les défauts de paiement. Elles ne comprennent pas toujours les modèles économiques des startups. Et surtout, elles n’ont pas les outils pour évaluer ces risques. Résultat ? Les jeunes pousses doivent se tourner vers des fonds d’investissement étrangers, des prêts familiaux, ou des subventions publiques, quand elles en obtiennent.
Et ce n’est pas près de changer.
Les banques locales n’ont aucun intérêt à prendre des risques. Elles préfèrent jouer la sécurité en prêtant à des secteurs qu’elles maîtrisent. Les startups, elles, restent dans l’ombre. Alors oui, Stellarix et Sen Startup peuvent lancer leur marketplace. Oui, elles peuvent promouvoir le cloud souverain. Mais sans l’appui des banques, tout ça reste une opération de façade.
Le vrai défi, c’est de faire bouger les lignes.
Il faudrait que l’État impose des quotas de financement pour les startups. Il faudrait que les banques forment leurs équipes pour mieux comprendre les nouveaux modèles économiques. Il faudrait que les investisseurs locaux osent enfin miser sur l’innovation. Mais personne ne veut en parler.
Parce que c’est compliqué. Parce que ça prend du temps. Parce que ça implique de remettre en cause des habitudes ancrées depuis des décennies.
Alors on préfère parler de cloud souverain.
Conclusion : le Sénégal a besoin de plus que de bonnes intentions
Le cloud souverain, la marketplace, les paiements en FCFA… Tout ça, c’est bien. Mais ça ne suffit pas. Le Sénégal a besoin de moyens. Il a besoin de banques qui osent prendre des risques. Il a besoin d’un écosystème qui arrête de se contenter de demi-mesures.
Stellarix et Sen Startup font ce qu’elles peuvent. Mais sans un vrai engagement des acteurs clés, l’État, les banques, les grandes entreprises, tout ça restera du vent. Parce que l’innovation, ça ne se décrète pas. Ça se finance. Ça se soutient. Ça se protège.
Et pour l’instant, personne ne semble prêt à faire ces efforts.
Alors oui, le cloud souverain arrive. Mais il ne changera rien si personne ne bouge vraiment.