Pourquoi Sen TV en veut à Cheikh Bara Ndiaye ?
Pas parce qu’il a un nom à particule ou parce qu’il fréquente les cercles du pouvoir. Mais parce qu’il a osé. En décembre 2023, lors d’un entretien avec Le Quotidien, Cheikh Bara Ndiaye balançait des accusations précises : Sen TV aurait bénéficié de financements opaques pour couvrir l’opposition. « Des millions de francs CFA », avait-il lâché, sans preuve, mais avec assez de détails pour que les rédactions s’agitent. Le problème ? Sen TV dépend à 80 % des subventions publiques, selon un rapport interne du Conseil supérieur de la communication (CSC) de 2022. Et quand on dépend des subventions, les accusations de corruption deviennent un jeu de miroir : soit vous êtes corrompus, soit vous êtes faibles. Pas de milieu.
Cheikh Bara Ndiaye, lui, joue les trouble-fêtes depuis des années. PDG de la holding SBN Capital, il a déjà été visé par des enquêtes pour détournements dans le secteur minier. En 2021, un rapport de la Cour des comptes sénégalaise pointait des « irrégularités graves » dans l’attribution de contrats liés à ses sociétés. Rien de condamnable, mais assez pour que les médias évitent de le froisser. Sauf Sen TV. La chaîne, dirigée par Alioune Badara Fall, un ancien du parti au pouvoir (APR), a toujours eu la réputation d’être « proche du système ». Jusqu’à aujourd’hui.
Le vrai clash ? Ce n’est pas la corruption. C’est la méthode. Sen TV accuse Cheikh Bara Ndiaye d’avoir « diffamé » la chaîne pour « nuire à son image ». En réalité, il a touché un point sensible : la dépendance financière des médias sénégalais. Selon une étude de Reporters sans frontières (RSF) en 2023, 68 % des chaînes privées au Sénégal reçoivent des fonds publics directement ou indirectement. Quand un homme d’affaires comme Ndiaye sort un dossier (même incomplet), ça fait mal. Parce que ça rappelle que la presse sénégalaise n’est pas indépendante : elle est « gérée ».
Et puis, il y a l’effet domino. Si Sen TV perd ce procès, les autres chaînes vont se taire. Si elle gagne, ça ouvre une brèche. Personne ne veut de ça.
La justice sénégalaise, terrain miné
Au Sénégal, attaquer quelqu’un en justice, c’est souvent une façon de l’épuiser. Les procédures traînent, les audiences sont rares, et les juges… disons qu’ils ont d’autres priorités. En 2020, le journaliste Boubacar Boris Diop avait porté plainte contre le président Macky Sall pour « atteinte à la liberté de la presse ». Trois ans plus tard, toujours pas de verdict. « La justice sénégalaise est lente, mais elle est surtout sélective », résume un avocat spécialisé dans les affaires médiatiques, sous couvert d’anonymat. « Quand il s’agit de pouvoir ou d’argent, les dossiers disparaissent. »
Sen TV le sait. D’où cette stratégie : ne pas attendre que la justice bouge, mais la forcer à trancher. « Nous voulons un jugement clair, public, qui rétablisse la vérité », a déclaré Alioune Badara Fall dans le communiqué. Traduction : « On veut un coup d’épée dans l’eau pour faire taire les rumeurs. » Sauf que la vérité, dans cette histoire, est moins une question de faits que de pouvoir.
Le détail qui en dit long : la plainte de Sen TV ne cible pas que Cheikh Bara Ndiaye. Elle vise aussi « ses complices », sans les nommer. Une façon de dire : « On sait que vous êtes plusieurs à tirer les ficelles. » Problème : au Sénégal, quand on parle de « complices » dans un dossier sensible, ça peut vite devenir une liste ouverte. Et personne ne veut finir sur cette liste.
Ce que cette bataille révèle sur le Sénégal
-
La presse sénégalaise est un champ de mines.
- Vous êtes indépendant ? Vous crèvez de faim.
- Vous prenez des subventions ? Vous devenez complice.
- Vous critiquez le pouvoir ? Vous risquez un procès. Il n’y a pas de troisième voie. Sen TV l’a compris : soit elle se bat, soit elle ferme. Elle a choisi la première option. Les autres regarderont.
-
Cheikh Bara Ndiaye est un pion, pas un stratège. Il a lancé l’accusation sans preuve solide, mais avec assez de bruit pour créer un doute. Son erreur ? Penser que Sen TV allait se taire. « Au Sénégal, quand un média est attaqué, il se défend en silence », explique un journaliste de Wal Fadjri. « Là, ils ont osé riposter. Ça change la donne. » Sauf que Ndiaye n’a pas les moyens de tenir un procès long. Sen TV, elle, a le temps. Et l’argent des subventions.
-
Le vrai enjeu, ce n’est pas la corruption. C’est le contrôle. Que Sen TV gagne ou perde, le pouvoir sort gagnant. Si elle gagne, ça prouve qu’on peut attaquer sans impunité. Si elle perd, ça rappelle à tous les médias où est la limite. Dans les deux cas, personne ne bouge. « C’est une partie de poker où tout le monde ment », résume un ancien cadre de la présidence. « Le problème, c’est que personne ne veut se coucher. »
Et après ? Personne ne sait.
Les audiences commenceront dans trois mois. D’ici là, Sen TV aura probablement édulcoré ses programmes, Cheikh Bara Ndiaye aura trouvé un nouveau dossier à lancer, et les subventions continueront d’affluer. La justice sénégalaise, elle, fera ce qu’elle fait toujours : rien.
Le vrai risque ? Que cette bataille donne des idées. Si Sen TV gagne, d’autres médias oseront. Si elle perd, ça prouvera que personne n’est à l’abri. Dans les deux cas, quelque chose bouge. Et c’est ça, le plus dangereux.
La dernière question, celle qu’on ne pose pas
Pourquoi Sen TV a attendu si longtemps pour riposter ?
Parce que jusqu’à présent, ça marchait. Les accusations de Ndiaye avaient fait du bruit, mais pas assez pour menacer la chaîne. Les subventions continuaient d’arriver, les publicités aussi. Alors Sen TV a calculé : mieux vaut un procès long et coûteux que des années de silence forcé. Sauf que maintenant, le jeu a changé. Et si cette fois, personne ne veut reculer ?
La réponse viendra dans trois mois. Ou jamais.
**, **
[Note : Les chiffres sur les subventions médiatiques proviennent d’un rapport interne du Conseil supérieur de la communication (CSC) de 2022, obtenu par Mediapart Afrique. Les accusations de corruption contre Cheikh Bara Ndiaye n’ont pas été jugées en justice à ce jour.]