Le Léman a enfin bu la goutte qui manquait
Ce matin-là , sur les berges de Vevey, l’eau du lac Léman brillait presque trop. Pas ce reflet métallique des jours de canicule, mais une lumière mate, comme après une averse qui n’aurait pas eu lieu. Les restrictions d’eau ont été levées. Enfin. Quatre mois de sécheresse historique, et voilà : le niveau d’alerte passe de rouge à orange. Dans le bassin lémanique et le Jura, les autorités ont baissé les bras. Littéralement. Les robinets peuvent couler un peu plus longtemps. Les agriculteurs peuvent moins prier pour la pluie.
Mais attention. Ce n’est pas la fête. Juste une pause. Une parenthèse dans un été qui a tout cassé.
Le chiffre qui résume tout : 40 %. C’est la baisse du débit moyen des rivières suisses depuis juin, selon les données de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). 40 %. En chiffres, ça fait des villages sans eau potable, des centrales hydroélectriques à l’arrêt, des cultures brûlées avant même la récolte. À Neuchâtel, la commune de La Chaux-de-Fonds a frôlé l’effondrement de son réseau. À Genève, les pompiers ont dû intervenir pour éviter que des immeubles ne restent sans eau courante. Et partout, les particuliers ont dû apprendre à vivre avec des douches de trois minutes et des toilettes qui sentent le désespoir.
Pourtant, aujourd’hui, c’est le soulagement. Officiel. Les lacs ont repris un peu d’eau, les nappes phréatiques aussi. Assez pour que les autorités du bassin lémanique et du Jura puissent enfin dire : « On a gagné. » Mais c’est un « gagné » de pacotille. Parce que la Suisse, elle, n’a toujours pas gagné.
Pourquoi le reste du pays crève toujours
Alors que les Romands peuvent enfin respirer, la majorité du pays reste en alerte maximale. Le Valais, les Grisons, une partie du Tessin : là -bas, les rivières sont des filets d’eau, les sols des déserts. À Sierre, la commune a dû imposer des restrictions si strictes que certains habitants ont stocké des bidons comme en temps de guerre. À Coire, les pompiers ont dû pomper l’eau des lacs alpins pour alimenter les réseaux.
La question qui tue : pourquoi cette différence ? La réponse est simple, et elle pue le manque de coordination. Les bassins lémanique et jurassien sont gérés par des structures régionales qui ont pu agir vite. Elles avaient des plans d’urgence, des réservoirs de secours, des accords avec les communes frontalières. Le reste du pays, lui, a été laissé à lui-même. Ou presque.
Prenez le cas de la centrale de Mauvoisin, dans le Valais. En temps normal, elle produit assez d’électricité pour alimenter 100 000 foyers. Cette année, elle a dû réduire sa production de 30 %. Résultat : des coupures programmées, des industriels qui menacent de délocaliser, et des particuliers qui reçoivent des factures à faire pâlir un banquier.
Le vrai problème ? Personne ne veut assumer. Les cantons disent que c’est la faute de la Confédération. La Confédération répond que les cantons doivent se débrouiller. Les communes, elles, attendent des miracles des lacs alpins. Et les lacs alpins, eux, sont à sec.
Pourtant, il y a une solution. Une seule. Arrêter de jouer aux aveugles. La Suisse a les moyens de stocker l’eau. Elle a les moyens de redistribuer. Elle a même les moyens de désaliniser l’eau de mer, comme le font les Émirats. Mais non. On préfère se regarder les pieds et attendre que la pluie tombe.
Ce que les agriculteurs savent dĂ©jĂ
À Yverdon, dans le canton de Vaud, Jean-Marc Dubied, un agriculteur de la 4e génération, a perdu la moitié de son blé. « On a arrosé jusqu’à la mi-août, explique-t-il. Après, c’était trop tard. Les champs ressemblaient à des steppes mongoles. » Il a dû vendre ses vaches à perte. « Personne ne veut de foin sec, personne ne veut de bétail affamé. »
Pourtant, Jean-Marc Dubied n’est pas en colère. Il est réaliste. « On sait que ça peut arriver. Mais là , c’est la première fois que ça dure comme ça. »
Ce qu’il ne dit pas, c’est que c’est la deuxième fois en dix ans. La première, c’était en 2018. La Confédération avait promis des plans d’urgence. Des réservoirs. Des investissements. Rien n’a été fait.
Le paradoxe ? Les assurances agricoles explosent. Selon les chiffres de l’Association suisse d’assurances (ASA), les sinistres liés à la sécheresse ont augmenté de 120 % depuis 2020. 120 %. Les primes ont suivi. Les agriculteurs paient plus cher pour être protégés contre un risque que personne ne semble vouloir prévenir.
Pourquoi ? Parce que personne ne veut entendre parler de restrictions permanentes. « On ne peut pas vivre comme en Californie, râle un éleveur des Grisons. Ici, on a besoin d’eau pour tout. » Sauf que, en Californie, ils ont su s’adapter. En Suisse, on attend que les dieux du ciel daignent ouvrir leurs robinets.
L’eau, ce business qui ne veut pas voir
Derrière les chiffres et les restrictions, il y a un vrai problème : l’eau est un business, et les businessmen ne veulent pas entendre parler de pénurie.
Prenez Nestlé, par exemple. Le géant alimentaire a des sources privées dans le Jura et les Alpes. Des sources qui, en temps normal, sont intouchables. Cette année, certaines communes ont tenté de les réquisitionner. Nestlé a refusé. « Nos contrats sont sacrés », a répondu un porte-parole. Traduction : « On ne touche pas à nos profits. »
Même chose pour les stations de ski. À Zermatt, les canons à neige tournent à plein régime, même si les rivières sont à sec. « Le tourisme, c’est l’économie du canton », justifie un responsable. Sauf que le tourisme, sans eau, c’est comme un vin sans raisin.
Le vrai scandale ? Personne ne veut réguler. La Suisse a des lois sur l’eau. Des centaines de pages. Des commissions. Des rapports. Mais aucune volonté politique de vraiment contrôler les prélèvements. Résultat : les multinationales boivent à la source, les agriculteurs se noient, et les particuliers trinquent.
Et maintenant ?
Alors, la Suisse romande respire. C’est une bonne nouvelle. Mais une bonne nouvelle égoïste. Parce que le reste du pays étouffe encore. Parce que les vraies solutions ne viendront pas des lacs, mais des décisions politiques.
La question qu’on ne pose pas assez : et si la prochaine fois, il n’y avait plus de « prochaine fois » ?
Parce que les climatologues le disent depuis des années : les sécheresses vont s’aggraver. Les lacs vont se vider. Les rivières vont devenir des ruisseaux. Et si la Suisse ne se réveille pas, ce ne sera pas la pluie qui manquera. Ce sera le temps.
La dernière phrase, pour ceux qui veulent bien l’entendre : on a quatre mois pour agir. Après, il sera trop tard.