Le jour où la physique a explosé en salle de sport
C’était un mercredi après-midi, à la salle des fêtes de Tournefeuille. Une vingtaine d’adolescents, casques de protection sur les oreilles, fixaient une table recouverte de gants en nitrile. Au centre, un bécher fumant. Eric Gontier, les manches retroussées, a souri en jetant une pincée de poudre violette dans le liquide. BOUM. Une gerbe de flammes bleues a jailli, followed par un nuage de fumée blanche qui a fait tousser les plus sensibles. Personne n’a bronché. Personne n’a non plus quitté la pièce. Le professeur Mystère venait de capter leur attention pour deux heures.
Voilà le pouvoir des Savants Fous : transformer une réaction exothermique en un moment Instagramable. Depuis 2015, cette association dirigée par Gontier propose des ateliers où la science ne se contente pas d’être expliquée, elle se vit. Expériences spectaculaires, manipulations concrètes, et même soutien aux programmes scolaires. Le tout, avec un public qui oscille entre 8 et 15 ans. Mais à quel prix ?
Le business model des étincelles
Les Savants Fous ne sont pas une initiative municipale gratuite. Une séance de deux heures coûte entre 150 et 250 euros, selon le nombre d’enfants. Les écoles, les centres de loisirs, voire les particuliers paient pour que leurs progénitures assistent à des démonstrations qui feraient pâlir un magicien de foire. En 2023, l’association a facturé près de 80 000 euros de prestations (chiffre fourni par l’association elle-même).
Pourtant, le discours officiel reste celui de la vulgarisation. « On ne fait pas que du spectacle, on ancré nos ateliers dans les programmes scolaires », insiste Gontier. Sauf que les programmes scolaires, pour la plupart, ne prévoient pas de budget pour des interventions payantes. Les Savants Fous ciblent donc un public qui n’est pas toujours celui des classes populaires. Une étude de l’Observatoire des Inégalités de 2022 montre que 68 % des activités périscolaires payantes sont réservées aux enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures. Coïncidence ?
Quand la chimie devient un produit de consommation
Le vrai problème, c’est peut-être là : les Savants Fous vendent du rêve scientifique. Pas de la connaissance, pas vraiment. Des images. Des moments. Une séance type alterne entre des expériences visuellement impressionnantes (des bulles de savon géantes, des fontaines à eau propulsées par des réactions chimiques) et des explications techniques… quand elles viennent. « Les enfants retiennent surtout le côté spectaculaire, reconnaît un enseignant de Tournefeuille sous couvert d’anonymat. Après, quand on leur demande d’expliquer la réaction, c’est le flou. »
Pourtant, le modèle séduit. Les Savants Fous sont sollicités dans toute la région, et même au-delà. Pourquoi ? Parce que les parents paient pour voir leurs enfants réagir. Et les enfants, eux, paient pour être impressionnés. Le cercle est vicieux : on ne leur apprend pas à faire de la science, on leur apprend à consommer des images de science.
Le professeur Mystère a-t-il un plan B ?
Gontier assume : « Si on ne les éblouit pas, ils ne reviennent pas. » Mais est-ce vraiment de la vulgarisation ? Ou de la marketingisation de la connaissance ? Les Savants Fous pourraient être un outil formidable pour démocratiser la science. À condition de ne pas se contenter de faire joli.
Leur force ? Ils attirent. Leur faiblesse ? Ils ne transforment pas forcément en passion durable. Combien de ces ados, éblouis par les flammes bleues, se lanceront un jour dans des études de physique ou de chimie ? Et combien, au contraire, garderont l’idée que la science, c’est d’abord un spectacle, et accessoirement, quelque chose de compliqué ?
La science comme divertissement : une bonne ou une mauvaise nouvelle ?
Prenons l’exemple des escape games scientifiques, une autre corde à l’arc des Savants Fous. Les participants doivent résoudre des énigmes pour « sauver le monde » d’un virus imaginaire. Le concept ? Ludique. L’efficacité pédagogique ? Moins évidente. Une étude de l’Université de Stanford publiée en 2021 montre que les jeux de rôle, bien que motivants, ne renforcent pas nécessairement la mémorisation des concepts scientifiques à long terme. Autrement dit : on s’amuse, mais on retient peu.
Alors, les Savants Fous sont-ils des génies du marketing éducatif… ou des charlatans en costard de laboratoire ? La réponse dépend de ce qu’on attend d’eux. Si l’objectif est de faire rêver, ils excellent. Si l’objectif est d’éduquer, ils ont encore du chemin.
Le vrai débat : qui paie, et pour quoi faire ?
Derrière les bulles de savon et les réactions explosives, il y a une question plus large : celle du financement de la culture scientifique. Les collectivités locales devraient-elles subventionner ce genre d’initiatives ? Ou faut-il laisser le marché réguler l’offre ? À Tournefeuille, la mairie a choisi de ne pas s’engager financièrement, préférant orienter les familles vers des associations comme les Savants Fous. Résultat : une offre de qualité, mais réservée à ceux qui peuvent payer.
Et puis, il y a la question de la formation. Les animateurs des Savants Fous sont-ils des scientifiques ? Pas toujours. Beaucoup sont des passionnés, formés sur le tas. Rien de mal à cela, mais comment garantir un niveau d’expertise suffisant pour éviter les approximations ?
Le professeur Mystère a-t-il les réponses ?
Eric Gontier assume son approche : « On ne va pas changer le monde en une séance. Mais on peut planter une graine. » Reste à savoir si cette graine poussera… ou sera balayée par le prochain spectacle pyrotechnique.
Une chose est sûre : les Savants Fous ont compris une chose essentielle. Dans un monde où l’attention des jeunes est une denrée rare, la science doit se montrer spectaculaire pour exister. Le problème, c’est que le spectacle, à force d’être répété, finit par lasser. Et que la vraie science, elle, ne fait pas de bruit.
La dernière question : et après ?
À Tournefeuille, les enfants repartent avec des sourires et des photos. Certains garderont un souvenir marquant. D’autres oublieront dès le lendemain. Mais peu importe : l’important, c’est qu’ils soient revenus. Et que les Savants Fous aient encore de quoi facturer.
La science ludique, c’est bien. La science accessible à tous, c’est mieux. Mais la science consommable ? Ça, c’est une autre histoire.