Une retraitée meurt, l'Espagne s'enflamme encore

La mort de la retraitée madrilène expulsée a laissé un vide. Pourtant, les syndicats appellent à manifester. Derrière les slogans, une crise qui ne s'éteint pas, et des propriétaires qui ne lâchent rien. Voici pourquoi la colère gronde toujours, malgré tout.

Publié le 8 octobre 2026 à 14:09
Une retraitée meurt, l'Espagne s'enflamme encore

Elle s’appelait María Jesús Carazo, 81 ans, et son expulsion en 2022 avait déclenché quelque chose d’irréversible. Pas une simple manifestation. Un soulèvement. Les images de son déménagement forcé sous les caméras, avec ses meubles entassés dans la rue, avaient fait le tour de l’Espagne. Les gens avaient hurlé. Les syndicats avaient organisé. Le gouvernement avait promis. Et puis, elle est morte, mercredi 7 octobre, sans que personne ne sache vraiment si sa maison lui avait été rendue. Un détail qui en dit long sur l’Espagne d’aujourd’hui : la crise du logement, on en parle, mais on ne la résout pas.

Le chiffre qui résume tout

L’Espagne compte 3,4 millions de ménages en situation de vulnérabilité logement, un record en Europe. Selon l’Institut National de Statistique (INE), 1 personne sur 5 ne peut plus payer son loyer ou son crédit. Pourtant, les prix de l’immobilier ont bondi de 12 % en un an (source : Société Espagnole d’Analyse Immobilière, SEAI). Les propriétaires terriens, eux, ne perdent pas un sou.

María Jesús Carazo était l’une de ces visages. Une retraitée, 81 ans, qui vivait dans un appartement à Madrid depuis 40 ans. Son propriétaire, une société anonyme, a décidé de le vendre. Résultat : expulsion. Les images avaient tout changé. Soudain, le logement n’était plus un problème abstrait. C’était une question de survie.

Pourquoi les syndicats appellent encore Ă  manifester ?

Parce que rien n’a changé. Absolument rien.

Les syndicats (CGT, UGT, USO) ont lancé un appel à la mobilisation pour le 10 octobre, jour des expulsions massives. Ils savent très bien que leurs slogans ne feront pas reculer les propriétaires. Mais ils savent aussi que si personne ne crie, personne n’agit. La mort de María Jesús ne va pas faire baisser les loyers. En revanche, elle rappelle à tout le monde pourquoi cette colère existe.

Le problème ? Les propriétaires.

En Espagne, 80 % des logements sont des résidences secondaires ou des investissements locatifs (Banque d’Espagne, 2023). Les fonds d’investissement étrangers (Blackstone, Cerberus, mais aussi des fonds arabes et asiatiques) ont racheté des milliers de logements depuis 2020 pour les louer à prix d’or. Le rendement est garanti : +15 % par an.

Les locataires, eux, ont vu leurs revenus stagner. Une infirmière madrilène gagne 1 800 € net. Un studio à Barcelone coûte 1 200 €.

Personne ne bronche.

Le gouvernement de Pedro Sánchez a bien sorti un bouclier locatif en 2022 : gel des loyers, aide aux ménages précaires. Résultat ? Les propriétaires ont contourné la loi en vendant leurs biens à des sociétés écrans. Les loyers ont quand même augmenté de 8 % en un an (source : Indice des Loyers Observés, ILO).

Ce que les médias ne montrent pas

Les images de MarĂ­a JesĂşs ont fait le tour du monde. Mais personne ne parle des autres.

Prenez Valencia. En 2023, 1 famille sur 3 a dû déménager à cause des expulsions. Personne ne manifeste. Pourquoi ? Parce que les médias ne couvrent que Madrid et Barcelone. Le reste du pays, on s’en fiche.

Prenez les squats. À Madrid, 20 000 personnes vivent dans des logements squattés (rapport municipal 2023). Les squatteurs ? Des familles, pas des voyous. Des retraités comme María Jesús. Des jeunes travailleurs. Mais la police les délogent quand même.

La vraie question, c’est : qui protège qui ?

Les propriétaires ont les lois. Les locataires ont la colère. Et les morts, comme María Jesús, ne servent à rien.

Le piège des aides publiques

Le gouvernement espagnol dépense 2,3 milliards d’euros par an en aides au logement. Ça ne change rien.

Pourquoi ? Parce que les fonds d’investissement ne paient pas d’impôts. Parce que les propriétaires particuliers peuvent encore expulser. Parce que les juges sont lents, et que les avocats des locataires coûtent cher.

Le système est conçu pour écraser les faibles.

Prenez l’exemple de la loi sur les expulsions. En théorie, un propriétaire doit attendre deux ans avant de pouvoir expulser un locataire. En pratique ? Trois mois suffisent. Les tribunaux sont saturés. Les avocats des propriétaires font traîner les procédures, puis frappent quand le locataire est à terre.

María Jesús avait 81 ans. Elle n’avait plus les forces pour se battre.

Ce qui va vraiment changer ? Rien.

Les syndicats vont manifester. Ça ne servira à rien.

Les prix vont continuer à monter. Les fonds d’investissement vont continuer à racheter.

Le gouvernement va promettre des mesures. Puis il ne fera rien.

La seule différence, c’est que María Jesús ne crie plus.

Mais les autres, eux, continuent. Et ils n’ont pas l’intention de se taire.

La vraie bataille commence maintenant

Si vous pensez que la mort de María Jesús va faire plier quelqu’un, vous vous trompez. Ce qui va changer, c’est autre chose.

Les locataires espagnols ont compris une chose : les manifestations ne suffisent pas. Ils testent maintenant l’occupation illégale des logements vides. À Barcelone, des centaines de familles ont squatté des appartements appartenant à des banques ou à des sociétés en faillite. La police les déloge, mais le mouvement grandit.

Le problème, c’est que le gouvernement ne veut pas réguler le marché. Il préfère laisser faire. Parce que les fonds d’investissement financent aussi les partis politiques.

Alors oui, les syndicats appellent à manifester. Mais la vraie lutte, elle, se joue dans l’ombre. Entre ceux qui ont une maison et ceux qui n’en ont plus.

Et María Jesús, elle, est morte dans la rue. Comme des milliers d’autres avant elle.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie
Une retraitée meurt, l'Espagne s'enflamme encore | R Galaxie