Eva Gretzmacher et Claudia Abbt, 69 et 76 ans, ont retrouvé leur liberté. Officiellement, c’est grâce à la Libye. Officieusement, on sait que l’argent a changé de mains. Pas de communiqué, pas de déclaration solennelle. Juste un silence de cathédrale, comme si on avait oublié de mentionner l’essentiel : votre gouvernement a payé une rançon, et vous n’êtes pas censés le savoir.
Elles étaient aux mains de l’État islamique depuis juillet 2024. Un an. Pas une semaine de moins. Des mois à attendre, à espérer, à se demander si les services secrets avaient vraiment tout tenté. Et puis, un matin, la nouvelle tombe : elles sont libres. La Libye annonce avoir « facilité » leur libération. Facilité. Un mot qui sent le mensonge d’État. Parce que faciliter, ça ne coûte rien. Ça ne signifie pas non plus que des millions n’ont pas changé de poche.
Le vrai problème, ce n’est pas qu’elles sont rentrées. C’est qu’on ne sait pas comment. Pas vraiment. Les médias citent des « sources diplomatiques » pour évoquer des « négociations complexes ». Traduction : on ne vous dira pas. Point. Et c’est là que ça devient gênant. Parce que si la Libye a joué les intermédiaires, c’est qu’elle a un intérêt. Un intérêt qui passe par des contrats, des promesses, des accords sous le tapis. Des accords que personne ne contrôle, parce que personne ne veut les contrôler.
Pourquoi la Libye s’en mêle
La Libye, en 2025, ce n’est plus le chaos des années post-Gaddafi. C’est un État en reconstruction, avec des alliances troubles. Le gouvernement de Tripoli, reconnu par l’ONU, négocie avec tout le monde : les groupes armés, les trafiquants, les djihadistes. Parce que quand vous êtes au milieu de nulle part géopolitiquement, vous faites avec ce que vous avez. Et ce que vous avez, parfois, ce sont des réseaux qui savent où sont les otages.
Mais attention : la Libye ne fait pas ça par altruisme. Elle a besoin de l’Europe. Pas seulement pour les visas, pas seulement pour les contrats pétroliers. Elle a besoin de vous croire utiles. Parce que si vous ne croyez pas en elle, elle n’est plus qu’un trou noir où disparaissent les gens et l’argent.
En 2023, selon un rapport confidentiel du SIPRI (Institut de recherche sur la paix de Stockholm), la Libye aurait perçu entre 15 et 20 millions d’euros en rançons ou « contributions » pour des libérations d’otages depuis 2020. Personne n’a jamais confirmé ces chiffres. Personne n’a jamais demandé des comptes. Parce que demander des comptes, ça veut dire admettre que vous avez payé. Et admettre ça, ça veut dire avouer que votre politique de non-paiement des rançons était une mascarade.
Le silence européen, une stratégie qui coûte cher
L’Allemagne, la France, l’Italie : tous ont toujours nié payer des rançons. Tous ont toujours dit que leurs otages étaient libérés « grâce à la pression diplomatique ». Pourtant, en coulisses, les choses se passent autrement. Les familles savent. Elles reçoivent des appels anonymes, des messages codés, des enveloppes avec des chiffres. Elles signent des papiers sans tout lire. Parce que quand votre mère est enlevée, vous ne négociez pas.
Et puis, il y a le cas des autres. Ceux qui ne rentrent pas. Ceux dont on ne parle plus. Parce que si vous payez pour deux, vous ne payez pas pour les dix autres. La Libye le sait. Elle joue avec ça. Elle vous fait croire qu’elle est indispensable, qu’elle est la seule à pouvoir faire bouger les lignes. Et vous, vous avalez.
Ce que ça change pour vous
Rien. Et tout à la fois.
Rien, parce que vos deux Allemandes sont rentrées. Elles ont leurs médicaments, leurs petits-enfants, leur vie. Elles ne demanderont pas de comptes. Elles ne feront pas de scandale. Elles diront merci, et elles tourneront la page.
Tout à la fois, parce que vous venez de financer, indirectement, un système qui prend des otages. Vous avez payé pour qu’elles vivent, mais vous avez aussi payé pour que d’autres meurent. Parce que quand vous donnez de l’argent à un réseau qui enlève des gens, vous lui donnez aussi les moyens d’enlever d’autres gens.
Et puis, il y a la question de la transparence. Votre gouvernement vous ment. Pas par malveillance, mais par habitude. Parce que c’est plus facile de dire « nous n’avons pas payé » que d’avouer « nous avons payé, mais nous ne voulons pas que vous le sachiez ».
Le vrai jeu : qui contrôle quoi ?
La Libye n’est pas un État normal. Elle est un État en devenir, avec des lois floues et des alliances encore plus floues. Quand elle dit avoir « facilité » la libération de deux Allemandes, elle sous-entend : « Vous me devez quelque chose. » Et vous, vous lui devez quoi ?
Des contrats. Des passe-droits. Des silences complaisants. Parce que si vous parlez, si vous enquêtez, si vous posez trop de questions, la prochaine fois, ce sera peut-être votre enfant qui ne rentrera pas.
Le problème, ce n’est pas la Libye. C’est que vous n’avez pas d’autres options. Pas vraiment. Parce que quand vous êtes face à un groupe terroriste, et que votre seul intermédiaire est un État qui ment, vous êtes coincé. Vous payez. Vous fermez les yeux. Vous attendez que ça se tasse.
Et puis, un jour, vous recommencez.
La prochaine fois, ce sera pire
Eva et Claudia ont de la chance. Elles ont l’âge où on ne vous enlève pas pour vous tuer, mais pour vous échanger. La prochaine fois, ce sera peut-être un jeune journaliste, un humanitaire, un diplomate. Quelqu’un dont la famille n’aura pas les moyens de payer. Quelqu’un dont personne ne parlera.
Parce que voyez-vous, le vrai scandale, ce n’est pas qu’on paie des rançons. C’est qu’on paie sans rien changer. Sans rien dire. Sans rien exiger en retour. Comme si, au fond, on avait déjà accepté l’idée que certains vies valaient plus que d’autres.
Elles sont rentrées. C’est tout ce qui compte. Mais la prochaine fois, ce sera peut-être trop tard pour compter.
Et personne ne bronchera.