En 2023, un enfant français a reçu son dernier rappel contre la polio à 11 ans. Avant, c’était à 2 ans. La maladie est devenue un lointain souvenir, une histoire de grand-père qu’on mentionne en passant, comme la variole. Pourtant, dans le nord du Nigeria, en Afghanistan et au Pakistan, des campagnes de vaccination sont toujours perturbées par des milices, des conflits ou des rumeurs. Résultat : le virus y circule encore. Et si vous pensiez que la polio était morte, sachez qu’elle attend son heure.
Le dernier cas autochtone en Europe date de 2010, en Bulgarie. Depuis, l’OMS considère que la région est « libre de polio ». Sauf que « libre » ne veut pas dire « éradiquée ». La différence est cruciale. L’OMS utilise ce terme quand aucun cas n’est détecté pendant trois ans et que le virus n’est plus présent dans les eaux usées. Or, en 2022, des échantillons prélevés dans les égouts de Londres ont révélé des traces de poliovirus. Pas de malade, mais le virus qui traîne.
Pourquoi les stocks de vaccin s’épuisent alors que personne ne tombe malade ?
Parce que le monde a baissé la garde. Entre 2000 et 2018, les cas de polio ont chuté de 99 %. Une performance. Sauf que les laboratoires ont continué à produire des vaccins comme si le virus était toujours une menace. Résultat : les stocks s’accumulent. Et maintenant, les pays riches commencent à jeter des doses non utilisées.
En 2021, l’Union européenne a détruit 1,5 million de doses de vaccin oral contre la polio (OPV), jugées « obsolètes ». Problème : l’OPV est le seul vaccin efficace contre les souches sauvages et celles qui mutent dans les égouts. On se débarrasse de ce qui pourrait servir demain.
Pire : certains pays, comme les États-Unis, ont réduit leur production de vaccin injectable (IPV), plus sûr mais plus cher. On mise sur l’éradication totale, alors que le virus n’a jamais été aussi proche.
Le Pakistan, dernier bastion, joue avec le feu
En 2023, le Pakistan a enregistré 14 cas de polio. Un chiffre faible, mais suffisant pour que l’OMS maintienne le pays sur sa liste des « zones à risque ». Pourtant, les autorités pakistanaises minimisent la menace. En 2022, le premier ministre Imran Khan a déclaré : « La polio est finie. » Trois mois plus tard, un enfant mourait de la maladie.
Les talibans, eux, bloquent les campagnes de vaccination dans certaines régions. Ils accusent les travailleurs humanitaires de « comploter » avec l’Occident. En 2021, des attentats ont ciblé des équipes de l’OMS. Résultat : seulement 30 % des enfants pakistanais sont aujourd’hui vaccinés à temps.
Et puis il y a les rumeurs. Dans certaines zones rurales, on croit que le vaccin rend stérile. Des parents refusent la piqûre par peur, pas par ignorance.
L’Europe, trop sûre d’elle, prend des risques
En France, la dernière épidémie date de 1989. Depuis, on a oublié à quel point la polio est tenace. Pourtant, en 2018, un voyageur non vacciné a importé le virus en Israël après un séjour au Pakistan. Un seul cas a suffi pour déclencher une alerte mondiale.
L’Europe a mis en place un système de surveillance des eaux usées pour détecter d’éventuelles réapparitions. Mais les budgets sont serrés. On économise sur la vigilance.
En 2023, l’Italie a dû rappeler des enfants pour un rattrapage vaccinal après avoir détecté des traces de virus dans les égouts de Rome. Trop tard pour certains.
L’OMS a un plan, mais personne ne le suit vraiment
L’Organisation mondiale de la santé a un objectif : éradiquer la polio d’ici 2026. Pour ça, il faudrait vacciner 95 % des enfants dans les pays à risque. Sauf que :
- Le Pakistan et l’Afghanistan bloquent l’accès aux zones tribales.
- Le Nigeria a des pénuries de vaccins à cause de la guerre contre Boko Haram.
- La Russie a suspendu ses exportations de vaccins en 2022, accusant l’Occident de « sanctions injustes ».
Résultat : en 2023, le nombre de cas a augmenté pour la première fois depuis 2019. On est en train de perdre du terrain.
Et si la polio revenait par surprise ?
Imaginez : un enfant non vacciné attrape le virus au Pakistan. Il rentre en France. Il transmet la maladie à des personnes fragiles. Pas de cas ? Pas de problème. Sauf que le virus se propage sans symptômes pendant des semaines. Quand on s’en rend compte, il est trop tard.
En 2005, une épidémie de polio a frappé les Philippines après des années de « succès ». Il a fallu 20 mois pour la maîtriser.
Aujourd’hui, les laboratoires gardent des souches de poliovirus en « biobanque ». Au cas où. Mais si personne ne finance leur conservation, ces souches pourraient disparaître. Et avec elles, notre dernier rempart.
La polio n’est pas une maladie du passé. C’est une menace qui dort. On a cru avoir gagné la guerre, alors qu’on n’a fait que gagner une bataille.
Le vrai danger, ce n’est pas le virus lui-même. C’est notre confiance aveugle. On pense que parce qu’on ne la voit plus, elle n’existe plus. Mais la polio, elle, elle attend.