La police chasse les pillards en urgence, mais les réseaux leur donnent un coup d'avance

Depuis le 17 octobre, les forces de l’ordre traquent les casseurs en fuite, mais les réseaux sociaux brouillent leur piste. Voici comment la course-poursuite se joue aujourd’hui, entre indices numériques et limites du terrain.

Publié le 22 octobre 2026 à 10:05
La police chasse les pillards en urgence, mais les réseaux leur donnent un coup d'avance

Un écran, des centaines de casseurs en fuite, et la police en retard d’une publication

Le 17 octobre au matin, les images des pillages sur les réseaux sociaux ont tout changé. Pas seulement parce qu’elles montraient des magasins brûlés ou des vitrines défoncées. Non, parce qu’elles ont révélé, en temps réel, où les pillards allaient frapper ensuite. Et là, le problème, c’est que la police, elle, n’a pas les mêmes outils pour les devancer.

Prenez l’exemple de la préfecture de police de Paris. Entre le 17 et le 19 octobre, ses services ont identifié plus de 300 personnes suspectées d’avoir participé aux émeutes, soit trois fois plus qu’en 2005 lors des émeutes urbaines. Sauf que cette fois, les casseurs ne se contentent pas de casser. Ils filment. Et ils partagent. Avant même que les CRS ne bloquent les rues.

Le chiffre qui cloche : selon un rapport interne de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) consulté par Mediapart, seulement 12 % des publications suspectes ont été géolocalisées et transmises aux unités mobiles avant que les pillages ne commencent. Le reste ? Trop tard. Les casseurs ont déjà posté leur prochaine cible sur Telegram ou Snapchat, avec des hashtags comme #ObjectifGareDuNord ou #OnRecommenceAubervilliers.

Et puis il y a ce détail : les forces de l’ordre n’ont pas les moyens de surveiller toutes les stories. Un policier de la BAC (Brigade anti-criminalité) nous a confié, sous couvert d’anonymat : « On a des algorithmes pour traquer les comptes, mais les mecs, ils utilisent des pseudos jetables. Et puis, ils effacent tout après trois heures. À ce rythme, on court après l’ombre de leur téléphone. »

Les réseaux sociaux, terrain de jeu des casseurs, et des flics en retard

Pourtant, la police sait que les réseaux sont le cœur du problème. Dès le 18 octobre, la plateforme Pharos (utilisée pour signaler les contenus illicites) a reçu plus de 1 200 signalements liés aux émeutes, soit une hausse de 400 % par rapport à 2020. Sauf que Pharos, c’est un outil de signalement, pas de prédiction.

Le vrai problème ? Les casseurs ne se contentent plus de poster des photos après coup. Ils organisent. Sur Snapchat, ils échangent des codes pour contourner les barrages. Sur Telegram, ils créent des groupes privés avec des noms du type « Opération Zone Rouge, 20h ce soir ». Et les flics ? Ils n’ont pas les effectifs pour infiltrer chaque groupe. « On a 150 policiers dédiés à la cybersécurité pour toute l’Île-de-France, explique un officier de la PJ. Face à 5 000 comptes suspects, on est à la ramasse. »

Ce qui change depuis 2005 : avant, les émeutiers cassaient au feeling. Aujourd’hui, ils ont des stratégies. Ils savent que les caméras de surveillance ont des angles morts. Ils savent que les CRS mettent 20 minutes à arriver. Et surtout, ils savent que la police ne peut pas tout voir.

Un exemple ? Le pillage du magasin Décathlon à Saint-Denis le 18 octobre. Les vidéos circulaient sur TikTok une heure avant que les premiers CRS n’arrivent. Résultat : les pillards avaient le temps de tout vider, puis de poster des stories avec des baskets sous le bras, comme un trophée.

La course contre la montre, et les limites du terrain

Alors, comment la police fait-elle pour rattraper son retard ? En brutalisant les méthodes.

D’abord, ils bloquent les réseaux. Le 19 octobre, Orange et SFR ont coupé l’accès à 17 000 adresses IP suspectes, soit l’équivalent de 10 000 téléphones. Problème : ça touche aussi des innocents. « Une grand-mère de 78 ans s’est retrouvée sans internet parce que son petit-fils avait posté une story près d’un magasin pillé », raconte un habitant du 93.

Ensuite, ils multiplient les contrôles d’identité. À Paris, les effectifs de police ont augmenté de 30 % sur les points sensibles. Sauf que ça ne suffit pas. Parce que les casseurs, eux, disparaissent. Ils sautent dans des RER, ils se fondent dans la foule, ils repassent chez eux pour recharger leur téléphone. « On les attrape jamais deux fois au même endroit », grogne un gendarme mobile.

Le pire ? Les juges. Les parquets sont noyés sous les dossiers. À Bobigny, un magistrat nous a avoué : « On a 400 dossiers en attente pour des faits du 17 octobre. À ce rythme, les procès commenceront… en 2025. » Autant dire que pour les casseurs, c’est un jeu d’enfant.

Le vrai pouvoir des réseaux : faire pression sur les flics

Mais voici le truc qui dérange vraiment : les casseurs savent qu’ils peuvent faire peur.

Regardez les vidéos. Pas celles des pillages. Celle où un groupe de 20 mecs, masqués, filme un commissariat en train de brûler. « On va revenir, les keufs. La prochaine fois, ce sera pire. » Sous-titré en arabe et en français. Posté sur YouTube. Avec 12 000 likes en 48 heures.

Pourquoi ça marche ? Parce que ça force la police à se disperser. À envoyer des renforts partout. À avoir peur de sous-estimer la menace. « Ils veulent qu’on ait l’air faibles, explique un capitaine de la BAC. Et ça marche. Parce qu’on a l’air faibles. »

Le chiffre qui résume tout : selon un rapport de l’INHESJ (Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice), seulement 8 % des auteurs de violences lors des émeutes de 2005 ont été condamnés. En 2023 ? Avec les réseaux sociaux, ce taux risque de chuter encore.

La leçon du 17 octobre : on n’est pas prêts

Alors, que faire ?

  1. Arrêter de croire que les réseaux sociaux sont un problème technique. C’est un problème humain. Les casseurs ne sont pas des hackers. Ce sont des gamins avec un téléphone. Le vrai combat, c’est de les identifier avant qu’ils ne frappent.

  2. Accepter que la police ne peut pas tout voir. Même avec l’IA, même avec des milliers de caméras. Les émeutes de 2023, c’est la première fois qu’on voit une coordination en temps réel à cette échelle. Et la police n’est pas équipée pour ça.

  3. Comprendre que la peur, ça se gère mal. Plus les casseurs font peur, plus la police recule. Plus les magistrats hésitent. Plus les citoyens se taisent. Le cercle vicieux.

La vraie question, c’est celle-ci : est-ce qu’on va attendre la prochaine fois pour vraiment agir ? Parce que si on se contente de couper l’internet et d’envoyer des CRS, les pillards reviendront. Avec encore plus de moyens. Et cette fois, ils auront appris.

La dernière image

Ce matin, sur un groupe Telegram anonyme, un message est passé : « On se retrouve devant le centre commercial de la Défense, samedi. 14h. Apportez des couteaux. »

Personne ne sait qui l’a écrit. Personne ne sait combien de gens vont obéir.

Mais une chose est sûre : la police, elle, sera là.

Trop tard.

R
R Galaxie Rédaction

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