Le 22 octobre, à la Grande Mosquée de Paris, une affiche rouge accrochée près de l’entrée rappelle aux fidèles : « Octobre rose, parlons-en ». Sous le logo rose fluo, des flyers en arabe et en français détaillent les symptômes, les dépistages, les numéros d’urgence. L’opération est classique. Sauf que dans le 18e arrondissement, où se trouve la mosquée, le cancer du sein tue plus qu’ailleurs. Et personne ne le dit vraiment.
En France, le cancer du sein est le plus fréquent chez les femmes, avec 59 000 nouveaux cas par an (Institut Curie, 2023). Mais les chiffres varient selon les territoires. Dans les quartiers prioritaires, comme ceux autour de la Grande Mosquée, le dépistage est inférieur de 15 à 20 % à la moyenne nationale (Santé Publique France, 2022). Pourquoi ? Parce que les campagnes ciblent surtout les femmes aisées, celles qui ont le temps de lire les mails de leur mutuelle ou de prendre rendez-vous dans un centre privé. Pas celles qui enchaînent trois jobs, qui n’ont pas de papier d’identité à jour, ou qui croient encore que parler de cancer porte malheur.
Le dépistage, un luxe pour certaines femmes
À la Grande Mosquée, on évite les mots qui fâchent. « On ne veut pas braquer, on veut informer », explique un responsable associatif sous couvert d’anonymat. Pourtant, les faits sont là : une femme sur trois issue de l’immigration maghrébine ou subsaharienne décède du cancer du sein, contre une sur cinq dans la population générale (étude INSERM, 2021). Les raisons ? Retards de diagnostic, méconnaissance des symptômes, peur de l’hôpital. « Beaucoup pensent que c’est une maladie des femmes blanches, bourgeoises », lance une oncologue qui travaille dans un hôpital parisien. « Elles viennent trop tard, quand la tumeur est déjà grosse. »
La Grande Mosquée a beau organiser des ateliers, distribuer des brochures, inviter des médecins… le vrai problème, c’est l’accès aux soins. Une femme sans papiers n’osera pas se rendre à l’hôpital. Une femme sans mutuelle reportera son mammogramme. Et une femme qui ne parle pas français ne comprendra pas les consignes. « On fait ce qu’on peut, mais le système est conçu pour les autres », reconnaît un imam présent lors de la campagne. Personne ne conteste. Personne ne propose de solution.
Les associations, prisonnières de leur bonne conscience
Octobre rose, c’est devenu un business. Les marques vendent des rubans, les hôpitaux organisent des goûters roses, les influenceuses postent des stories « solidarité ». Mais où est l’argent pour les quartiers difficiles ? Où sont les campagnes qui parlent vraiment aux femmes concernées ?
Prenez l’association Les Étoiles de la Vie, qui milite pour le dépistage précoce. Elle organise des ateliers dans les mosquées, les centres sociaux… mais son budget dépend des dons. « On a besoin de 50 000 euros par an pour toucher 500 femmes. Vous imaginez ? », s’agace sa présidente. Résultat : les actions restent ponctuelles, les flyers se perdent, les femmes ne savent pas où aller.
Et puis, il y a l’hypocrisie des pouvoirs publics. Le gouvernement parle d’égalité d’accès aux soins, mais les centres de dépistage ferment dans les banlieues. « À Saint-Denis, il n’y a plus de radiologue depuis deux ans », raconte une bénévole. « Alors oui, on fait des campagnes à la mosquée, mais après ? »
Ce que les imams ne disent pas
À la Grande Mosquée, on évite un sujet : le rôle des communautés. Dans certaines familles maghrébines ou africaines, parler de cancer du sein, c’est tabou. « Ma mère m’a dit que c’était une punition divine », témoigne une jeune femme de 30 ans, venue écouter les ateliers. « Mon père a ri quand je lui ai parlé de mammographie. »
Les imams le savent. Mais ils ne veulent pas froisser. « On ne peut pas imposer nos convictions », justifie un responsable. Sauf que le silence tue. En Algérie, où le dépistage est quasi inexistant, le taux de mortalité dépasse 25 % (OMS, 2023). En France, les femmes issues de ces pays reproduisent souvent les mêmes erreurs.
Alors oui, la Grande Mosquée fait sa campagne Octobre rose. Mais est-ce que ça change quelque chose ? Pas vraiment. Parce que le vrai combat, c’est ailleurs : dans les hôpitaux qui ferment, dans les politiques publiques qui oublient ces femmes, dans les familles qui préfèrent taire la maladie plutôt que d’affronter la réalité.
La vraie question : et après ?
Ce 22 octobre, à la Grande Mosquée, les femmes repartent avec des flyers et des bonnes intentions. Mais aucune ne sait où se rendre pour un dépistage gratuit. Aucune ne connaît le numéro du 3919, la ligne d’écoute pour les victimes de cancers. Et surtout, aucune ne se sent vraiment écoutée.
Octobre rose, c’est joli. Mais le cancer du sein, lui, ne l’est pas. Et les quartiers populaires, on les oublie toujours.
La dernière idée : si les mosquées, les mairies et les hôpitaux ne bougent pas, qui le fera ?