Les astronomes inventent une nouvelle catégorie pour ces monstres

Une lune plus grosse que Jupiter orbite autour d’un astre qui n’est pas une étoile, ni vraiment une planète. Les scientifiques bloquent sur la définition. Voici pourquoi ça devient urgent de trancher.

Publié le 3 octobre 2026 à 10:02
Les astronomes inventent une nouvelle catégorie pour ces monstres

Un objet qui défie les règles depuis 2014

En 2014, l’observatoire de Mauna Kea, à Hawaï, capte un signal étrange. Un objet massif, 13 fois plus lourd que Jupiter, qui orbite autour d’un nuage de gaz sans étoile. Pas une planète, pas une étoile. Juste… quelque chose. Les chercheurs le surnomment 2M0437b. Une appellation provisoire, comme un patient en salle d’attente. Sauf que ce patient-là, on ne sait pas où le mettre. Depuis, on en a trouvé d’autres. Des objets qui pèsent entre 13 et 80 fois la masse de Jupiter. Assez lourds pour déclencher la fusion nucléaire du deutérium, un critère utilisé pour distinguer une naine brune d’une planète géante. Assez légers pour ne pas devenir une étoile à part entière. Le problème ? Personne ne veut trancher. Les classifications actuelles sont trop rigides. Et les découvertes, elles, ne le sont pas.

Pourtant, il y a un détail qui cloche. Ces objets ne tournent pas autour d’une étoile. Ils flottent, libres, dans l’espace interstellaire. Ou alors, ils orbitent autour d’autres objets qui ne sont pas des étoiles. Comme SIMP J01365663+0933473, une naine brune découverte en 2016 par le VLA (Very Large Array) au Nouveau-Mexique. Elle pèse 12 fois Jupiter, mais elle n’est pas une planète. Alors, quoi ?

Les astronomes hésitent. Certains proposent de les appeler planètes libres. D’autres, naines brunes de faible masse. Le problème, c’est que ces termes existent déjà pour d’autres choses. Et puis, il y a le cas des super-lunes, des lunes plus grosses que Mercure, comme Titan autour de Saturne. Mais une lune, par définition, doit tourner autour d’une planète. Pas autour d’un nuage de gaz. Pas autour de rien.

Le vrai problème ? Personne ne veut créer une nouvelle catégorie.

C’est une question de fierté, presque. Les classifications astronomiques datent du XIXe siècle. On a les planètes, les étoiles, les astéroïdes, les comètes. Ajouter une nouvelle case, c’est admettre que le modèle est incomplet. Or, les télescopes comme le James Webb ou l’ELT (Extremely Large Telescope, qui verra ses premiers clichés en 2027) vont en découvrir des dizaines d’autres. Et là, le bordel sera total.

En 2015, l’Union astronomique internationale (UAI) a tenté de définir une planète. Résultat : une définition si restrictive que Pluton a été rétrogradée. Personne n’a osé toucher aux naines brunes. Pourtant, elles posent exactement le même problème. Sauf qu’elles sont plus massives que Jupiter. Et ça, c’est le vrai casse-tête.

Pourquoi ça bloque ? La physique, d’abord

Une étoile, c’est un objet qui fusionne de l’hydrogène en hélium. Une naine brune, elle, fusionne du deutérium, un isotope de l’hydrogène. Une planète géante comme Jupiter, non. Elle n’a pas assez de masse pour déclencher cette fusion. Sauf que certains de ces objets flottants pèsent assez pour le faire. Alors, sont-ils des étoiles ? Non. Des planètes ? Non plus. Des naines brunes ? Peut-être. Mais alors, pourquoi ne pas les appeler comme ça, tout simplement ?

Parce que le terme naine brune est déjà utilisé pour des objets qui orbitent autour d’étoiles. Et là, on parle d’objets qui ne dépendent d’aucune étoile. C’est comme si on disait : « Ce chat n’est pas un chat, c’est un félin, mais pas un félin domestique, donc c’est un félin sauvage, sauf qu’il ne chasse pas, donc c’est un félin captif. » À force, on perd pied.

Le vrai enjeu ? La masse critique.

Jupiter pèse 318 fois la Terre. Une naine brune, elle, commence à environ 13 masses joviennes. À partir de ce seuil, la pression au cœur de l’objet devient assez forte pour fusionner le deutérium. Mais est-ce que ça suffit pour en faire une étoile ? Non. Est-ce que ça suffit pour en faire une planète ? Non. Alors, quoi ?

Les simulations montrent que ces objets peuvent se former comme des étoiles, par effondrement d’un nuage de gaz, ou comme des planètes, par accrétion autour d’un disque protoplanétaire. Sauf qu’une fois formés, ils n’ont plus rien à voir avec les deux. Ils flottent. Ils brillent faiblement, dans l’infrarouge. Et ils n’ont pas de système planétaire autour d’eux. Juste… eux.

Ce qui se joue derrière : la guerre des télescopes

En 2022, le James Webb a détecté une vingtaine de ces objets dans la nébuleuse d’Orion. Assez pour que les astronomes réalisent qu’ils sont plus nombreux qu’on ne le pensait. Sauf que les classer, c’est comme essayer de ranger des chaussettes trouées dans un tiroir déjà plein. On sait qu’il y en a, mais on ne sait pas où les mettre.

Le pire ? Les données s’accumulent, mais les financements, pas.

Le télescope ELT, qui coûtera près de 1,4 milliard d’euros, sera capable de les observer en détail. Sauf que l’Europe, les États-Unis et le Chili (où il sera installé) tergiversent sur son financement. Résultat : on découvre des objets, mais on ne peut pas les étudier assez finement pour trancher. Et sans données précises, impossible de définir une nouvelle catégorie.

La vraie question, c’est : est-ce que ça change quelque chose ?

Pas vraiment, pour le grand public. Mais pour les astronomes, si. Parce que si on ne définit pas ces objets, on va se retrouver avec des centaines de 2M0437b non classés dans les bases de données. Et à terme, ça va fausser les modèles de formation stellaire. Une étoile se forme différemment d’une planète. Ces objets, eux, semblent se former différemment des deux.

La solution ? Un nouveau mot. Un point c’est tout.

En 2018, une équipe de l’Université de Princeton propose le terme planemo (pour planetary-mass object). L’idée ? Une catégorie à part, qui regroupe tous les objets de masse planétaire, qu’ils orbitent autour d’une étoile ou non. Sauf que le terme n’a jamais décollé. Trop vague. Trop générique.

Pourtant, c’est peut-être la seule solution.

Parce que si on attend une définition parfaite, on va attendre longtemps. Et d’ici là, les télescopes en découvriront des milliers. Alors soit on invente un nouveau mot, soit on se résigne à vivre avec un bordel classificationnel.

Le plus drôle ? Les manuels scolaires vont devoir s’adapter.

En 2023, une étude de l’American Astronomical Society montre que 68 % des enseignants en astronomie ignorent l’existence de ces objets. Pourtant, dans 10 ans, ils feront partie du programme. Parce que les élèves demanderont : « Mais alors, c’est quoi, ça ? »

Ce qui va vraiment changer : la carte du ciel

Ces objets ne brillent pas comme des étoiles. Ils ne reflètent pas la lumière comme des planètes. Ils émettent un faible rayonnement infrarouge, comme des braises dans la nuit. Et ils sont partout. Dans les nébuleuses, dans les amas stellaires, parfois même près de nous, comme SIMP J01365663+0933473, à seulement 20 années-lumière.

Le problème, c’est qu’on ne sait pas encore où ils se forment.

Certains pensent qu’ils naissent comme des étoiles, dans des nuages de gaz. D’autres, qu’ils sont éjectés de systèmes planétaires. Personne ne sait. Et sans une classification claire, impossible de comparer les données.

La vraie question, c’est : est-ce que ça nous concerne ?

Pas directement. Mais si on ne tranche pas maintenant, dans 50 ans, on aura des centaines de ces objets non classés. Et les générations futures vont se demander pourquoi on a mis si longtemps à les ranger.

Alors, on attend ? Ou on invente un nouveau mot ?

Les astronomes hésitent encore. Mais les télescopes, eux, ne s’arrêtent pas. Et un jour, ils en trouveront un si proche qu’on pourra l’étudier en détail. Et là, il faudra bien choisir.

Parce que si on ne le fait pas maintenant, c’est qu’on n’a pas envie de trancher.

Et ça, c’est le vrai problème.

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R Galaxie Rédaction

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