Pourquoi le couscous de Fadiouth va disparaître sans que personne ne lève le petit doigt

À Fadiouth, le couscous « Mbel Saac », préparé avec de l’eau de mer et porté par une association de femmes, a tout perdu dans un incendie. Pourtant, sa disparition signera l’effondrement d’un savoir-faire unique, et personne ne semble s’en soucier. Voici pourquoi.

Publié le 19 octobre 2026 à 22:07
Pourquoi le couscous de Fadiouth va disparaître sans que personne ne lève le petit doigt

Le 29 novembre 2025, à 3h47 du matin, un incendie ravage l’unité de transformation de céréales de l’association Mbel Saac. Pas un entrepôt lambda. Celui-là, construit avec l’aide de partenaires italiens et de Slow Food International, était le seul endroit au monde où l’on fabriquait le couscous de Fadiouth. Celui-là, avec son eau de mer qui donne à la semoule ce goût salé, presque marin. Celui-là, qui employait une vingtaine de femmes et faisait vivre une dizaine de familles. Trois heures. C’est tout ce qu’il a fallu pour réduire en cendres un patrimoine culinaire, une économie locale, et une fierté collective.

Et aujourd’hui ? Silence. Pas de communiqué tapageur, pas de collecte en urgence, pas même un article dans la presse sénégalaise. Juste des ruines, des femmes sans salaire, et un vide qui s’étend.

Un couscous qui n’existe nulle part ailleurs

Le couscous de Fadiouth, les gens en parlent parfois comme d’une curiosité. « Vous savez, celui avec l’eau de mer ? » Comme si c’était une anecdote, un détail de guide touristique. Pourtant, c’est bien plus que ça. C’est un savoir-faire transmis depuis des générations, une réponse adaptée à un territoire où l’eau douce manque. L’eau de mer, filtrée et bouillie, remplace l’eau de cuisson. Résultat : une semoule légèrement salée, presque iodée, qui n’a rien à voir avec les versions industrielles ou même artisanales du reste du pays.

Mbel Saac (qui signifie « notre force » en wolof) a formalisé cette tradition en 2018, avec l’aide d’ONG et de financements européens. L’unité détruite était leur seul outil de production. Sans elle, plus de couscous à vendre, plus de revenus pour les femmes qui le préparaient, plus de matière première pour les restaurants qui le servaient.

Et personne ne semble pressé de reconstruire.

L’argent a coulé, les promesses aussi

En 2020, Slow Food International et des partenaires italiens ont débloqué 80 000 euros pour moderniser l’unité de production. Objectif : industrialiser un peu le processus, sécuriser les emplois, et peut-être même exporter. Le projet était ambitieux, mais il reposait sur un équilibre précaire.

D’un côté, les subventions européennes, qui financent ce genre d’initiatives « durables » et « locales ». De l’autre, une association locale qui devait assurer la suite. Sauf que les suites, justement, n’ont jamais été assurées.

Quand l’incendie a tout emporté, les partenaires européens ont disparu des radars. « On ne peut pas reconstruire du jour au lendemain », a répondu un responsable de Slow Food contacté par téléphone. Traduction : ce n’est pas notre problème.

Côté sénégalais, le ministère de l’Agriculture a promis une « évaluation des besoins ». Trois mois plus tard, rien. Pas de fonds débloqués, pas de relogement proposé, pas même une visite sur place. Comme si Mbel Saac était une association parmi d’autres, et pas un maillon essentiel de l’économie de Fadiouth.

Ce que la disparition du couscous révèle

Le couscous de Fadiouth, c’est l’histoire d’un savoir-faire qui résiste à l’industrialisation. Pas par choix, mais par nécessité. Parce que le territoire ne permet pas autre chose. Parce que les femmes qui le préparent n’ont pas les moyens de s’acheter des machines importées. Parce que l’eau douce est rare, et que l’eau de mer, elle, est là.

Sa disparition, ce n’est pas juste la fin d’un plat. C’est la preuve que les aides internationales fonctionnent comme des coups de pouce, jamais comme des soutiens durables.

On finance un projet, on le lance, on s’en va. Les associations locales, elles, restent avec les dettes et les ruines.

Et puis il y a cette question qui dérange : pourquoi personne ne semble s’inquiéter de la perte d’un patrimoine culinaire unique ?

Peut-être parce que Fadiouth, ce n’est pas Dakar. Peut-être parce que le couscous à l’eau de mer, ce n’est pas le thieboudienne ou le yassa poulet. Peut-être parce que les décideurs préfèrent investir dans des projets qui font du bruit ailleurs.

Les femmes de Mbel Saac, elles, attendent

Elles sont une vingtaine, ces femmes qui passaient leurs journées à trier la semoule, à la faire bouillir dans l’eau de mer, à la présenter dans des paniers en osier. Aujourd’hui, elles touchent le chômage, quand elles touchent quelque chose.

Certaines ont tenté de monter un nouveau projet, avec des fonds personnels. D’autres ont simplement arrêté. « À quoi bon ? », lance Awa Diop, 42 ans, l’une des anciennes employées. « On nous a promis la lune, et on nous a laissé avec les cendres. »

Le pire ? Personne ne leur reproche quoi que ce soit. Pas les ONG, pas le gouvernement, pas même les clients des restaurants qui servaient leur couscous. Comme si c’était normal qu’un patrimoine s’effondre parce que personne n’a prévu de filet de sécurité.

Et après ?

Le couscous de Fadiouth va-t-il disparaître ? Probablement. Pas parce que les gens n’en veulent plus, mais parce que personne ne veut en payer le prix.

Reconstruire coûterait cher. Trouver des financements, encore plus. Et puis, à quoi bon ? Les circuits courts, les savoir-faire locaux, les projets « durables »… tout ça, c’est très beau sur papier. Dans la réalité, ça se résume souvent à des promesses en l’air.

Alors oui, le couscous va disparaître. Mais ce qui disparaît vraiment, c’est la confiance. Celle des femmes qui ont cru aux promesses. Celle des consommateurs qui pensaient soutenir une économie locale. Celle des institutions qui financent sans suivre.

Et dans tout ça, une seule certitude : personne ne se souviendra de Fadiouth quand le dernier sac de semoule aura été vendu.

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R Galaxie Rédaction

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