Un budget exécuté à deux vitesses depuis 2025
Cette réforme vise à aligner les dépenses sur les recettes et à limiter les reports d’exercice, une pratique autrefois courante. Pourtant, malgré ces garde-fous, les données disponibles révèlent un décalage structurel entre la rapidité de recouvrement des impôts et la lenteur d’exécution des crédits d’investissement.
Cette année, le phénomène se reproduit, avec des conséquences potentielles sur la réalisation des grands chantiers prévus dans le budget.
96 % des impôts recouvrés, mais un investissement public en demi-teinte
Selon les données publiées par Hespress Français - Actualités du Maroc, le Maroc a déjà recouvré 96 % de l’impôt sur les sociétés prévu pour l’ensemble de l’année 2026, à trois mois de la fin de l’exercice. Cette performance s’explique par plusieurs facteurs : une pression fiscale accrue sur les grandes entreprises, une meilleure conformité déclarative et, possiblement, des anticipations de recettes liées à la reprise économique post-pandémie.
En revanche, les dépenses d’investissement n’ont atteint que 62 % de leur enveloppe budgétaire. Ce retard interroge sur l’efficacité de l’allocation des ressources : les crédits sont-ils bloqués par des procédures administratives lourdes, des conflits d’attribution entre ministères, ou une sous-estimation initiale des coûts ? Les précédents montrent que les reports de crédits d’investissement sont souvent justifiés par des ajustements en cours d’année, mais leur accumulation peut compromettre la réalisation des objectifs sociaux et économiques fixés par le gouvernement.
Un déficit en recul, mais des questions sur sa durabilité
Le déficit budgétaire, qui s’établissait à 50,6 milliards de dirhams au début de l’exercice, a été réduit à 33,3 milliards à la mi-octobre. Cette amélioration s’explique principalement par la hausse des recettes fiscales, mais aussi par une maîtrise relative des dépenses de fonctionnement. Cependant, cette baisse ne doit pas masquer un autre enjeu : la capacité du Maroc à financer ses investissements à moyen terme.
Historiquement, les gouvernements marocains ont souvent compensé des retards dans l’exécution des dépenses par des emprunts supplémentaires ou des reports de crédits. Par ailleurs, des investissements reportés risquent de retarder des projets structurants, comme les infrastructures de transport ou les programmes sociaux ciblés.
Les arguments en faveur de cette situation : une gestion rigoureuse des recettes
Plusieurs éléments plaident en faveur d’une lecture positive de cette exécution budgétaire. D’abord, la rapidité de recouvrement des impôts témoigne d’une administration fiscale efficace, capable de mobiliser des ressources supplémentaires en période de besoin. Cette performance pourrait aussi refléter une conjoncture économique favorable, avec une activité des entreprises en hausse.
Une maîtrise des comptes publics est un gage de crédibilité pour attirer les investissements étrangers et maintenir la confiance des marchés.
Enfin, certains économistes soulignent que les retards dans les investissements publics ne sont pas nécessairement synonymes d’échec. Les crédits non exécutés peuvent être réalloués ou reportés sur l’exercice suivant, sans pour autant compromettre les objectifs globaux. Le gouvernement pourrait aussi invoquer des imprévus, comme des hausses de coûts sur certains projets ou des ajustements techniques.
Les objections : un risque pour les priorités sociales et économiques
Pourtant, cette situation soulève des interrogations majeures. Le premier risque concerne la réalisation des grands projets sociaux, comme les programmes de logement social ou d’accès à l’eau potable, qui dépendent directement des crédits d’investissement. Un retard dans leur exécution pourrait aggraver les inégalités territoriales et reporter les bénéfices attendus pour les populations les plus vulnérables.
Un second enjeu porte sur la compétitivité du pays. Les investissements dans les infrastructures (routes, ports, énergies renouvelables) et l’innovation sont essentiels pour attirer les entreprises et diversifier l’économie. Un budget mal exécuté pourrait freiner cette dynamique, alors que le Maroc mise sur des secteurs comme l’automobile, les énergies vertes et le numérique pour créer des emplois.
Enfin, la question de la transparence et de la gouvernance se pose. Pourquoi un tel écart entre recettes perçues et dépenses engagées ? Les procédures de passation des marchés publics sont-elles suffisamment agiles ? Les retards sont-ils liés à des blocages politiques, à des lenteurs administratives, ou à une mauvaise anticipation des besoins ? Sans réponses claires, les citoyens et les investisseurs pourraient remettre en cause la capacité des institutions à gérer efficacement les fonds publics.
Ce qui reste à établir : des mécanismes de suivi et des comptes rendus publics
Plusieurs éléments manquent pour pleinement comprendre cette situation. Premièrement, les raisons précises des retards dans les investissements : s’agit-il de problèmes logistiques, de conflits entre acteurs, ou d’une sous-estimation des coûts ? Une analyse détaillée des crédits non exécutés serait nécessaire pour identifier les secteurs les plus touchés.
Deuxièmement, les modalités de réallocation des fonds : les crédits non utilisés seront-ils transférés vers d’autres projets, ou simplement reportés ? Cette pratique, courante dans les budgets publics, doit être encadrée pour éviter les détournements ou les gaspillages.
Troisièmement, l’impact sur les finances locales : les collectivités territoriales, qui dépendent souvent des subventions nationales, subissent-elles les conséquences de ces retards ? Une enquête sur le terrain permettrait d’évaluer les répercussions concrètes pour les services publics de proximité.
Pour y répondre, le gouvernement devrait publier un rapport détaillé sur l’exécution budgétaire, précisant les causes des écarts et les correctifs envisagés. Enfin, la société civile et les médias devraient exiger des comptes rendus réguliers, afin que les citoyens puissent suivre l’utilisation de leur argent.
Sans transparence et sans ajustements rapides, le risque est de voir les recettes bien recouvrées se transformer en un budget déséquilibré, où les promesses ne rencontrent pas les réalisations.