Le piège des réseaux sociaux et des milliards mal placés
Le recours de Lula contre Bolsonaro, c’est d’abord une liste de 150 comptes Facebook et Twitter utilisés pour diffuser des fake news et harceler ses partisans. Des comptes souvent liés à des milices digitales financées par des hommes d’affaires proches du gouvernement. Parmi eux, Damian Pimentel, un milliardaire du secteur agroalimentaire, qui a injecté plus de 10 millions de réaux (environ 1,8 million d’euros) dans des campagnes de désinformation ciblant Lula. Pas un détail anodin : Pimentel est aussi un donateur régulier de Bolsonaro, et son nom revient souvent dans les enquêtes sur le lavage d’argent au Brésil.
Mais ce qui saute aux yeux, c’est la rapidité avec laquelle ces accusations ont été retournées. La veille, c’était Bolsonaro qui accusait Lula d’abus de pouvoir économique, en pointant du doigt les prêts publics accordés à des entreprises proches du PT. Une vieille histoire, mais qui resurgit comme un boomerang. Le message est clair : dans ce pays, quand on a les moyens, on écrit les règles au dernier moment.
Pourtant, personne ne s’étonne vraiment.
Pourquoi ? Parce que depuis 2016, le Brésil vit avec une justice électorale en mode survie. Le Tribunal supérieur électoral (TSE) est submergé : plus de 3 000 recours ont été déposés pour les élections de 2022, contre 1 200 en 2018. Les juges, souvent pressés, tranchent parfois à la va-vite. Résultat : des décisions qui sentent le copier-coller et des procédures bâclées. En 2020, une enquête du Conseil national de la justice (CNJ) avait révélé que 40 % des jugements du TSE contenaient des erreurs matérielles, fautes de frappe, dates mal recopiées, preuves omises. Un taux d’erreur qui donne le vertige.
Cette fois, le recours de Lula vise surtout l’utilisation des données personnelles pour cibler les électeurs. Selon des rapports de Transparence Brasil, des entreprises comme Cambridge Analytica (oui, celle-là même) auraient travaillé pour Bolsonaro en 2018. En 2022, des fuites ont confirmé que plus de 50 millions de profils Facebook avaient été exploités pour des campagnes de micro-ciblage. Sauf que cette fois, les preuves sont plus solides. Trop solides, peut-être.
Le vrai problème, c’est que personne ne veut vraiment régler le jeu.
Le TSE a jusqu’au 5 octobre pour trancher. Si Bolsonaro est disqualifié, l’élection pourrait être reportée, ou pire : annulée. Une option que ni Lula ni Bolsonaro ne veulent vraiment, car ça donnerait une légitimité encore plus forte à l’autre camp. D’où cette course contre la montre où chacun joue serré.
Mais il y a un détail qui cloche. Dans son recours, Lula ne demande pas l’annulation pure et simple. Il veut juste que Bolsonaro soit suspendu pendant l’enquête. Une manœuvre qui pourrait gelé ses comptes à l’étranger (il en aurait pour plus de 100 millions de dollars, selon des fuites du Financial Times). Une pression financière, en somme.
Et si le vrai but était ailleurs ?
Parce que derrière ce bras de fer juridique, il y a une guerre économique. Bolsonaro contrôle encore une partie de l’appareil d’État, et ses alliés dans les médias et les marchés ne veulent pas d’un Lula qui remettrait en cause leurs privilèges. D’un autre côté, Lula sait que si Bolsonaro reste en course, les investisseurs étrangers pourraient se rétracter. Déjà, depuis son retour en politique, le réal brésilien a perdu 15 % de sa valeur face au dollar. Une hémorragie qui profite surtout aux fonds spéculatifs qui parient sur l’instabilité.
Le TSE est pris en étau.
Les juges savent que leur décision pourrait déclencher des émeutes. En 2018, après la condamnation de Lula, des manifestations pro-Bolsonaro avaient tourné à l’affrontement, avec plus de 300 blessés. Aujourd’hui, le climat est encore plus tendu. Le Département d’État américain a même publié un avertissement aux citoyens américains au Brésil, les encourageant à éviter les rassemblements politiques. Une première depuis 2003.
Pourtant, le TSE n’a pas le choix. Si Bolsonaro est disqualifié, ce sera la première fois depuis 1994 qu’un candidat est écarté pour fraude électorale. Une décision qui pourrait redéfinir la démocratie brésilienne, ou la briser définitivement.
Ce qui se joue ici, c’est bien plus qu’une élection.
C’est la question de savoir si le Brésil peut encore appliquer des règles communes. Parce que depuis 2016, chaque élection est devenue une guerre sans fin. Les accusations volent, les preuves sont montées en vitesse, et la justice traîne des pieds. Résultat : personne ne fait plus confiance à rien.
En 2014, le Brésil avait voté pour Dilma Rousseff avec un taux d’abstention record : 30 %. En 2018, c’était 20 %. Cette année, les sondages donnent Lula en tête avec 52 %, mais seulement 45 % des électeurs disent vouloir voter. Le reste ? Désengagé, ou prêt à brûler tout sur son passage.
Alors oui, Lula a raison de frapper fort.
Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que cette bataille est déjà perdue d’avance. Parce que dans un pays où les règles changent tous les quatre ans, la seule certitude, c’est que la prochaine fois, ce sera pire.
Et le TSE, lui, sera toujours là pour signer.