Le jour où les lits ont manqué pour tout le monde
Le 15 août 2022, à 17h43, le Dr Mwanza reçoit un appel du centre de santé de Mangina. « On a trois cas suspects d’Ebola, mais on ne peut pas les isoler. Vous avez de la place ? » Il répond non. Pas parce qu’il refuse. Parce qu’il n’a plus de lits. Pas un. Zéro.
À l’HGR de Lita, en plein cœur de l’Ituri, les 120 lits de l’hôpital général sont déjà saturés. Depuis des mois, les patients atteints de paludisme, de diarrhées aiguës ou de blessures de guerre s’entassent dans les couloirs. Les lits métalliques rouillés, hérités des années 1980, sont réservés aux urgences. Le reste ? Des matelas posés à même le sol, sous des moustiquaires trouées. « On soignait déjà 300 patients en moyenne par jour avant Ebola », explique le Dr Mwanza, les yeux cernés. « Quand les cas d’Ebola ont commencé à arriver, on a dû choisir. Soit on isole les malades, et les autres meurent d’attente. Soit on les mélange tous, et on signe l’arrêt de mort de l’hôpital. »
Ils ont choisi l’isolement. Mais pas comme on l’imagine.
L’isolement, version Congo : des toilettes en plastique et un seau
Les zones d’isolement improvisées ressemblaient à des cages. Deux tentes en nylon, montées en urgence par les ONG, avec des lits en contreplaqué cloués à la hâte. Pas de douches. Juste des seaux. Pas de ventilation. Juste des trous dans le toit pour laisser passer l’air… et les moustiques. « Les patients urinaient dans des bouteilles, et on les vidait dans des fosses à ciel ouvert », raconte une infirmière qui a refusé de donner son nom. « L’odeur, vous imaginez ? Comme si vous marchiez dans une décharge après la pluie. »
Le pire, c’est que ça n’a même pas marché. Les patients fuyaient. Pas par peur du virus. Par peur de mourir là, sans dignité. « Un jour, on a retrouvé un malade d’Ebola dans le village voisin. Il avait coupé les barbelés et marché trois kilomètres », raconte un agent de sécurité. « Il préférait risquer de contaminer sa famille que de crever dans une tente sans soins. »
Et puis, il y avait les autres. Ceux qui n’avaient pas Ebola. Les femmes en couches, les enfants déshydratés, les blessés de balle. Eux, on les envoyait où ? « On leur disait : ‘Allez à Bunia, peut-être qu’ils auront de la place.’ » Bunia, c’est à 80 km. En pirogue sur la rivière, ou à pied. « Combien sont morts sur la route ? Personne ne sait. »
Le laboratoire qui n’existait pas
Le 22 septembre 2022, l’OMS publie un rapport : « L’absence de diagnostic rapide a permis à l’épidémie de se propager sans contrôle. » Traduction : à Lita, on ne savait même pas qui avait Ebola.
Le laboratoire de l’HGR était hors service depuis 2019. « La dernière fois qu’on a eu de l’eau courante, c’était sous Mobutu », lance un technicien en ajustant la courroie d’un générateur diesel qui tousse comme un vieux moteur. Les tests de confirmation ? Envoyés à Goma, à 500 km. « Un échantillon qui part le lundi peut arriver pourri le vendredi », explique le Dr Mwanza. « Entre-temps, le patient est mort. Ou il a contaminé dix autres personnes. »
Résultat : sur les 300 morts officiellement recensés à Lita pendant l’épidémie, seulement 12 ont eu un diagnostic confirmé. Les autres ? « On les enterrait en supposant. Parce qu’on n’avait pas le choix. »
La leçon que personne ne retient
Aujourd’hui, l’épidémie est terminée. Officiellement. Les tentes ont été démontées, les lits rouillés sont toujours là, et les fosses à ciel ouvert sentent encore le désinfectant bon marché.
« On a appris quelque chose ? » demande le Dr Mwanza en regardant les murs lépreux de son bureau. « On a appris à survivre. Pas à prévenir. »
Le 14 mars 2023, un nouveau cas d’Ebola est signalé à 50 km de Lita. À Mangina. « Ils nous ont appelés », soupire l’infirmier. « On leur a dit : ‘Désolé, on n’a plus de place.’ »
Ce qui reste quand l’urgence est passée
L’HGR de Lita a tenu. Mais au prix de quoi ?
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Les chiffres officiels : 300 morts en deux mois (source : Ministère de la Santé RDC, rapport du 30 octobre 2022). Mais personne ne sait combien de morts indirects : ceux qui n’ont pas eu accès aux soins parce que les lits étaient occupés par des malades d’Ebola, ceux qui sont morts en route, ceux qui ont fui et contaminé ailleurs.
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Le coût humain : 47 soignants contaminés. Trois morts. Les autres ? « On les a envoyés en convalescence à Kinshasa. Personne ne sait où ils sont maintenant. »
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L’héritage : L’hôpital a reçu 2 millions de dollars de l’USAID pour « renforcer la résilience ». Traduction : des lits neufs ? Non. Des moustiquaires ? Non. Un générateur de secours ? Peut-être. « On a des factures de 150 000 euros pour des médicaments qui ne servent à rien, parce qu’on n’a pas de labo pour vérifier les stocks », gronde le directeur administratif.
Pourquoi ça recommencera
À Lita, on ne parle pas de « continuité des soins ». On parle de survie. Et la prochaine fois qu’Ebola frappera, parce que ça frappera, l’hôpital sera encore là. Avec les mêmes murs, les mêmes lits, et la même question : « On isole les malades, ou on les mélange tous ? »
La réponse est déjà écrite. Elle est dans les fosses à ciel ouvert, sous les matelas troués, et dans le regard des infirmiers qui comptent les lits le soir en se demandant combien il en manquera demain.
Pas de héros. Juste des gens qui tiennent.
Et ça, ce n’est pas une victoire. C’est une dette.