Un coup de filet, oui. Une solution, non.
Le 15 juin dernier, Interpol a annoncé le démantèlement de 10 987 réseaux cybercriminels à travers 21 pays africains. 1 462 suspects arrêtés, des serveurs saisis, des comptes gelés. Les médias ont salué une « victoire historique ». Les experts, plus nuancés, parlent d’un « coup d’épée dans l’eau ». Parce que les réseaux se reconstituent en 48 heures. Parce que les auteurs des attaques les plus lucratives, ceux qui volent des millions via des malwares ou des arnaques au président, ne sont même pas touchés. Parce que Serengeti III, c’est du ratissage de surface. Comme balayer la plage après la marée.
Le vrai problème ? Les États africains ne veulent pas voir.
Prenez le Nigeria, premier pays concerné par l’opération. Lagos abrite le plus gros marché noir de données volées au monde. Des millions de cartes bancaires, des identités à revendre, des logiciels malveillants fabriqués en série. Pourtant, les autorités locales collaborent à moitié. Pourquoi ? Parce que certains ministres nigérians ont des comptes offshore gérés par les mêmes réseaux qu’ils sont censés traquer. Parce que les cyberpoliciers manquent de moyens, mais aussi de volonté politique. Parce que le gouvernement préfère fermer les yeux sur les « revenus informels » générés par ces activités, un soft power économique qui finance des infrastructures.
Interpol le sait. Mais sans pression internationale, sans sanctions ciblées, les arrestations restent symboliques. Comme cette rafle de 2019 où 700 cybercriminels avaient été interpellés au Kenya. Résultat ? Six mois plus tard, 80 % d’entre eux étaient de nouveau en activité.
Et puis, il y a les failles techniques.
Serengeti III a mis la main sur des serveurs en Afrique de l’Est, des faux sites bancaires au Sénégal, des darknets au Ghana. Mais les cybercriminels ont une longueur d’avance : ils utilisent des VPN basés en Russie ou aux Émirats, des cryptomonnaies traçables seulement si on a les moyens de les traquer. Sans compter que la plupart des attaques partent de Chine ou des États-Unis. Interpol peut bien arrêter des intermédiaires africains, ça ne touche pas les cerveaux. Ceux-là , ils sont protégés par des lois locales ou des accords diplomatiques.
Le chiffre qui cloche : 3 milliards de dollars.
C’est le montant estimé des pertes liées aux cyberattaques en Afrique en 2023, selon le rapport Cybersecurity Trends in Africa de la Banque mondiale. Pourtant, les budgets alloués à la cybersécurité par les gouvernements africains représentent en moyenne 0,05 % de leur PIB. Pour comparaison, l’Union européenne dépense 0,5 % du sien. La France, 1,2 %. L’Afrique, elle, mise sur des milices numériques improvisées et des formations de deux jours chrono.
Ce que les régulateurs ne disent pas.
Les communiqués d’Interpol parlent de « coopération renforcée ». En vrai, c’est du chacun pour soi. La Côte d’Ivoire a extradé des suspects vers la France, mais le Mali refuse de livrer les siens, invoquant des « procédures judiciaires en cours ». Résultat : les cybercriminels jouent des pays les uns contre les autres, comme au poker. Ils savent que si on les arrête au Nigeria, ils seront libérés sous caution en trois mois. S’ils fuient au Gabon, personne ne les recherchera.
La vraie cible ? Les petits poissons.
Serengeti III a surtout visé des escrocs à l’arnaque romantique, des revendeurs de faux médicaments, des pirates de comptes WhatsApp. Des cibles faciles à identifier, faciles à arrêter. Mais les gros bonnets ? Ceux qui piratent les banques centrales, ceux qui vendent des armes via des darknets, ceux qui font chanter des chefs d’État avec des données compromettantes… eux, ils ne bougent pas. Pourquoi ? Parce qu’ils ont des protecteurs. Des hommes politiques, des généraux, des hommes d’affaires qui les couvrent en échange de pots-de-vin ou de services rendus.
Le paradoxe africain : plus on frappe fort, plus les réseaux se professionnalisent.
En 2018, le Nigeria avait lancé une opération similaire, Operation Lionfish. Résultat ? Les cybercriminels locaux ont délocalisé leurs serveurs au Cameroun, puis en Guinée. Aujourd’hui, ils utilisent des IA pour générer des faux profils, des deepfakes pour usurper l’identité de dirigeants, et des ransomwares qui chiffrent les données des hôpitaux avant de demander des rançons… en cryptomonnaie, bien sûr.
La question qui fâche : et si on arrêtait de jouer les pompiers ?
Interpol et les États africains dépensent des millions pour des opérations comme Serengeti III. Mais l’argent dépensé en prévention ? Une misère. Pourtant, une étude de l’ONU publiée en 2022 montre que pour 1 dollar investi dans la cybersécurité, on évite 6 dollars de pertes. Sauf que personne n’en parle. Parce que ça implique de réformer les systèmes judiciaires, de former des milliers d’agents, de créer des unités spécialisées. Bref, de prendre le problème à la racine.
Le dernier coup de filet ne changera rien.
Les 1 462 arrestations de Serengeti III feront les gros titres pendant une semaine. Ensuite, les cybercriminels rebondiront. Parce que le vrai combat, ce n’est pas contre les petits escrocs. C’est contre ceux qui tirent les ficelles. Ceux qui ont des passeports diplomatiques, des comptes en Suisse, et des avocats à Paris. Ceux-là , Interpol ne les touchera jamais. Pas sans une volonté politique qui, pour l’instant, n’existe pas.
La prochaine fois, ils seront mieux armés.