Un record qui confirme une tendance lourde
Mais cette progression soulève des questions : comment ce modèle s’articule-t-il avec les politiques publiques marocaines ? Qui en bénéficie réellement, et quels sont les limites d’un système fondé sur le bénévolat et les partenariats privés ?
Un réseau qui s’étend, mais selon quelles règles ?
Injaz Al-Maghrib, filiale locale d’Injaz Al-Arab, est une association à but non lucratif créée en 2003 sous l’impulsion de la Chambre de commerce, d’industrie et de services (CCIS) et de la Fondation Mohammed VI pour l’éducation, la science et la recherche. Son modèle repose sur l’implication des entreprises (via des mentors, des ateliers, des stages) et des établissements scolaires, avec un financement mixte : subventions publiques, dons privés et contributions des partenaires économiques.
Contrairement à un système éducatif public, Injaz ne délivre aucun diplôme reconnu par l’État. Ses « expériences d’apprentissage » prennent la forme d’ateliers, de simulations entrepreneuriales ou de rencontres avec des professionnels. Pourtant, son influence grandissante interroge : comment concilier son approche avec le cursus scolaire officiel, où les compétences en employabilité restent un défi persistant ? Les programmes Injaz ciblent principalement les lycéens et étudiants, avec une attention particulière pour les filières scientifiques et techniques, souvent moins valorisées dans l’enseignement classique.
Un modèle qui dépend des partenaires privés
Le succès d’Injaz Al-Maghrib repose en grande partie sur la mobilisation des entreprises marocaines, notamment les grands groupes industriels et les filiales internationales. Ces dernières y voient un moyen de fidéliser les talents et de promouvoir une image responsable.
Par ailleurs, aucun mécanisme de contrôle indépendant ne permet d’évaluer l’impact réel de ces expériences sur l’insertion professionnelle des jeunes. Les chiffres communiqués par l’association, bien que salués lors du Conseil d’arrêté des comptes du 27 octobre, ne précisent pas le taux de conversion entre ces ateliers et des emplois stables. Or, c’est bien là l’objectif affiché : réduire le chômage des jeunes, qui frôle encore les 20 % dans le pays.
Quels bénéfices concrets pour les apprenants ?
Pour les élèves et étudiants impliqués, les avantages sont tangibles mais inégaux. Les participants acquièrent des compétences pratiques (gestion de projet, communication, esprit d’initiative) et élargissent leur réseau professionnel. Certains obtiennent même des opportunités de stage ou d’embauche grâce à ces rencontres. Pourtant, aucune étude officielle ne mesure systématiquement leur retour sur investissement à long terme.
Un autre écueil : l’absence de suivi systématique. Une fois les ateliers terminés, peu de dispositifs accompagnent les jeunes vers une insertion durable. Les entreprises partenaires, quant à elles, privilégient souvent des profils déjà formés, laissant les plus vulnérables (jeunes ruraux, femmes, diplômés sans expérience) sur le bord du chemin.
Un leadership régional, mais des questions en suspens
Avec 22 % des expériences régionales, Injaz Al-Maghrib devance largement ses homologues tunisien, égyptien ou libanais. Pourtant, deux questions persistent :
- Comment pérenniser ce modèle sans alourdir la dépendance aux financements privés, surtout dans un contexte de ralentissement économique post-pandémie ?
- Comment garantir l’équité territoriale, alors que les déserts éducatifs et les inégalités d’accès aux opportunités restent une réalité au Maroc ?
Vers une reconnaissance institutionnelle ?
Le Conseil d’arrêté des comptes du 27 octobre, présidé par le CEO Akef Aqrabawi, a mis en avant la nécessité de renforcer les partenariats publics-privés. Plusieurs pistes sont évoquées, sans être encore formalisées :
- L’intégration partielle des programmes Injaz dans le cursus scolaire, via des modules optionnels.
- Un système de certification pour valider les compétences acquises, même si cela implique des négociations avec le ministère de l’Éducation.
- Une extension géographique, avec un ciblage accru des zones moins desservies.
Cependant, aucune décision n’a encore été prise. Les discussions avec les autorités éducatives traînent en longueur, faute de cadre juridique clair. Par ailleurs, les syndicats d’enseignants critiquent depuis des années le manque de coordination entre les initiatives associatives et les programmes officiels, jugeant ces dernières inutiles sans ancrage dans le système éducatif.
Ce qui reste à éclaircir
Les chiffres d’Injaz Al-Maghrib confirment une tendance : le Maroc mise sur l’innovation pédagogique privée pour combler les lacunes de l’État. Mais cette stratégie soulève des interrogations.
D’abord, qui paie vraiment la facture ? Les entreprises partenaires y trouvent un intérêt direct (recrutement, image), mais l’État assume-t-il sa part de responsabilité en ne finançant pas suffisamment ces programmes ? Ensuite, comment éviter que ce modèle ne creuse les inégalités, alors que les régions les plus pauvres en sont exclues ? Enfin, quel sera l’impact réel sur le chômage des jeunes si aucune mesure complémentaire (formation professionnelle, accompagnement post-diplôme) n’est mise en place ?
Répondre à ces questions exigera des données transparentes, aujourd’hui absentes, et un dialogue élargi entre associations, entreprises et pouvoirs publics. Sans cela, le record d’Injaz Al-Maghrib risque de rester une performance comptable, plutôt qu’un levier durable pour l’emploi des jeunes.