Pourquoi les Suisses achètent-ils chez iets frans ?
Pas par conviction. Pas par amour de la marque. Juste parce que c’est là.
En Allemagne, iets frans a explosé en deux ans. Résultat ? La marque, fondée en 2018 par deux anciens employés de Zalando, génère aujourd’hui plus de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires (source : Statista, 2023). La Suisse, avec son pouvoir d’achat élevé et une jeunesse aussi friande de tendances que de soldes, était une cible trop tentante. Sauf que le modèle n’est pas nouveau. Shein, Primark, même H&M ont fait pareil. Alors pourquoi ça marche encore ?
Parce qu’iets frans a résolu un problème : le temps d’attente. Une nouvelle collection tous les jeudis ? Non. Tous les deux jours. Et les stocks ? Limités, mais pas assez pour frustrer. Juste assez pour donner l’impression d’une rareté artificielle. Le même mécanisme que les drops de sneakers, mais en moins cher et sans liste d’attente. Et puis, il y a le prix. Un jean à 39 francs ? Un hoodie à 29 ? Les jeunes Suisses, habitués à payer 100 francs pour un basique chez Mango, trouvent ça raisonnable. Même si, au final, ils savent pertinemment que le jean tiendra trois mois avant de se déchirer aux genoux.
Mais le vrai coup de génie ? Le storytelling minimaliste. Pas de campagnes chères, pas de célébrités. Juste des posts Instagram où des influenceurs locaux portent les pièces en disant « C’est mon look du moment ». Comme si c’était une évidence. Pas besoin de vendre un rêve. Juste un truc à porter, le temps que la prochaine tendance arrive.
Le problème du « presque »
Iets frans, c’est l’anti-luxe. Ou plutôt, le luxe accessible, mais pas vraiment. Parce que le vrai luxe, c’est d’avoir un vêtement qui dure. Là, on a l’impression d’en avoir un, sans en avoir les contraintes.
Prenez l’exemple des baskets. La marque propose des modèles à 49 francs, inspirés des Air Jordan ou des Yeezy. Sauf que la qualité ? À peu près celle d’une paire de Crocs. Les jeunes le savent. Mais ils achètent quand même. Pourquoi ? Parce que le vrai jeu, ce n’est pas le vêtement. C’est le fait de l’avoir acheté avant que ça ne soit trop tard. Le FOMO, Fear Of Missing Out, appliqué au streetwear.
Et puis, il y a la question de la provenance. Iets frans est fabriqué en Turquie et en Chine, comme 80 % du textile low-cost. Sauf que la marque ne communique pas là-dessus. Pas de labels éthiques, pas de promesses écologiques. Juste des vêtements qui arrivent vite, coûtent peu, et disparaissent encore plus vite des rayons. Comme si l’objectif n’était pas de vendre un produit, mais un sentiment éphémère.
La Suisse, terrain de jeu idéal (et dangereux)
En Suisse, le marché du streetwear est dominé par des marques locales comme Lacoste ou On Running, mais aussi par des géants comme Adidas et Nike. Sauf qu’iets frans arrive avec un avantage : il ne se prend pas au sérieux. Pas de heritage marketing, pas de collaborations avec des artistes. Juste du streetwear pur, sans chichis. Et ça, ça parle aux jeunes Suisses, lassés par les prix suisses et les discours lents des marques établies.
Mais attention : le modèle a un défaut. Il repose sur une clientèle qui change vite. Une tendance, c’est comme une mode : ça passe. Et quand iets frans ne sera plus la marque à avoir, les jeunes iront ailleurs. Shein ? Temu ? Une nouvelle marque low-cost qui sortira de nulle part ?
Le vrai risque, c’est que personne ne s’en rende compte avant que ce ne soit trop tard. Parce qu’en Suisse, les marques locales ont l’habitude de jouer la carte de la qualité et du prix élevé. Elles ne sont pas préparées à une guerre des prix menée par une marque qui mise tout sur l’instant.
Ce que ça dit de la jeunesse suisse (et du reste du monde)
Acheter chez iets frans, c’est comme fumer des clopes pas chères : on sait que c’est mauvais pour la santé, mais on le fait quand même.
Les jeunes Suisses ne sont pas stupides. Ils savent que ces vêtements sont jetables. Ils savent que les conditions de travail dans les usines turques ou chinoises ne sont pas idéales. Mais ils achètent quand même. Parce que, pour l’instant, ça leur permet de suivre sans se ruiner.
Le problème, c’est que ça crée une génération qui consomme sans réfléchir. Pas par nécessité, mais par habitude. Et quand la prochaine crise économique ou écologique frappera, ces mêmes jeunes se retrouveront avec des placards pleins de vêtements à 20 francs… et aucun vrai style.
La vraie question n’est pas « Pourquoi iets frans marche ? » mais « Pourquoi personne ne fait rien ? »
Les associations de défense des consommateurs suisses se taisent. Les médias parlent peu de l’impact environnemental du fast-fashion. Même les marques locales semblent indifférentes. Pourtant, iets frans n’est pas un phénomène isolé. C’est la preuve que le marché du streetwear est prêt à tout pour vendre.
Alors oui, les jeunes achètent. Mais pas par choix. Par défaut. Parce que personne ne leur propose une alternative vraiment attractive. Ni éthique. Ni durable. Juste… autre chose.
Et ça, c’est le vrai problème.
Parce qu’à force de vendre des vêtements à 30 francs qui durent trois mois, on finit par oublier ce que coûte un vrai vêtement.
Et ça, c’est le pire des business models.