L’illusion du temps long
On nous vend l’IA comme une révolution progressive. « Dans dix ans, peut-être vingt ans… » Mais les chiffres de McKinsey ne mentent pas : d’ici 2025, 14 % des emplois en Europe seront menacés par l’automatisation. Pas dans les usines seulement. Les avocats, les comptables, les traducteurs, même les infirmières, tout le monde est dans le collimateur. Et ces emplois, justement, sont ceux qui financent les États. En France, 45 % des recettes fiscales viennent de la taxation du travail (IR, cotisations sociales, etc.). Aux États-Unis, c’est 30 % du PIB. Si les robots remplacent les humains, ces recettes s’évaporent. Point.
Pourtant, les gouvernements agitent des chiffons rouges. Ils parlent d’innovation, de croissance, de « nouvelles opportunités ». Personne ne veut admettre que le modèle fiscal actuel est un château de cartes. Et que l’IA va souffler dessus.
Exemple concret : la Suède. Le pays a misé sur l’automatisation depuis les années 2000. Résultat ? Entre 2010 et 2020, le nombre d’emplois stables a chuté de 12 %, selon l’Agence suédoise du travail. Pendant ce temps, les recettes de l’impôt sur le revenu ont stagné. Pour compenser, Stockholm a augmenté les taxes sur la consommation, mais ça n’a pas suffi. Le déficit public a explosé. Et personne n’a osé toucher au vrai problème : et si l’IA faisait disparaître trop d’emplois pour que l’État puisse encore se permettre de taxer le travail ?
Le piège : on croit que l’IA va créer plus d’emplois qu’elle n’en détruit. C’est le discours officiel. Mais les études montrent le contraire. Une analyse de l’OCDE en 2022 a révélé que pour chaque emploi créé par l’automatisation, trois disparaissent. Et ces nouveaux emplois ? Souvent précaires, mal payés, et surtout… peu taxables. Un livreur Uber Eats ne paiera jamais autant d’impôts qu’un cadre en CDI. Un algorithme de trading ne cotisera jamais pour la retraite.
Bref : l’IA va creuser les inégalités fiscales. Ceux qui garderont un emploi bien payé seront de plus en plus rares. Ceux qui en auront un seront sous-payés. Et l’État, lui, aura besoin de plus d’argent que jamais pour payer les chômeurs, les retraites, les hôpitaux. C’est le scénario catastrophe. Et personne ne le prépare.
La grande muette : pourquoi les États font semblant de ne pas voir
Pourquoi personne ne parle de ce qui se profile ? Parce que c’est compliqué. Parce que ça fait mal. Parce que les alternatives sont soit utopiques, soit terrifiantes.
Option 1 : la taxe sur les robots. Certains pays y pensent. La Chine a déjà testé une taxe sur les entreprises qui automatisent massivement. L’Union européenne a évoqué l’idée en 2021. Mais c’est un serpent qui se mord la queue : qui va payer cette taxe ? Les entreprises ? Les consommateurs ? Les actionnaires ? Et surtout… comment la faire accepter ? Les lobbies des GAFA et des startups de l’IA vont hurler. Ils diront que c’est une « taxe sur l’innovation ». Et une partie de l’opinion publique sera d’accord.
Option 2 : la fin de l’État-providence. Si l’IA détruit trop d’emplois, les États pourraient être forcés de réduire les dépenses sociales. Moins de chômage, moins de retraites, moins de santé. C’est le scénario noir. Et c’est exactement ce que redoutent les syndicats et les partis de gauche. Mais c’est aussi ce que préconisent, dans le secret des couloirs, certains économistes libéraux. « Moins d’État, plus de marché », disent-ils. Traduction : laissez les robots faire le travail, et que ceux qui peuvent paient. Les autres, tant pis.
Option 3 : l’impôt universel. Certains, comme l’économiste Thomas Piketty, proposent de taxer tout : le capital, les robots, la propriété intellectuelle, même les données personnelles. Mais c’est un cauchemar administratif. Et surtout… personne ne sait comment le faire. Comment taxer une IA ? Comment éviter que les multinationales ne délocalisent leurs algorithmes dans des paradis fiscaux numériques ?
Le vrai problème, c’est que personne ne veut trancher. Les gouvernements préfèrent fermer les yeux. Les entreprises font semblant de ne pas entendre. Et les citoyens ? Ils sont trop occupés à se plaindre des impôts actuels pour imaginer un monde sans eux.
Pourtant, la question est simple : et si demain, vos impĂ´ts ne servaient plus Ă rien ?
Le casse-tête des États-Unis : un laboratoire à ciel ouvert
Aux États-Unis, le problème est encore plus aigu. Parce que le système fiscal américain est déjà une usine à gaz. 40 % des recettes fédérales viennent de l’impôt sur le revenu. Et ce taux dépend directement du nombre d’emplois. Si l’IA fait disparaître des millions de jobs, c’est tout le budget fédéral qui s’effondre.
Prenez la Silicon Valley. Google, Meta, Microsoft, ces géants dépensent des milliards en IA. Et en même temps, ils paient de moins en moins d’impôts. Grâce à des optimisations fiscales agressives, des paradis fiscaux, et des lobbies qui font plier Washington. Résultat ? En 2022, les GAFA ont payé moins de 10 % d’impôts sur leurs bénéfices, selon le Congressional Research Service.
Et si l’IA leur faisait gagner encore plus d’argent ? Si les robots remplacent les développeurs, les marketeurs, les ingénieurs ? Ces entreprises paieront-elles plus d’impôts ? Bien sûr que non. Elles paieront encore moins. Parce qu’elles n’auront plus besoin d’employés. Et sans employés, pas de cotisations sociales, pas d’impôt sur le revenu, pas de taxes locales.
Le paradoxe américain : plus l’IA prospère, plus l’État s’appauvrit. Et personne ne semble s’en soucier. Parce que les États-Unis ont un autre problème : ils peuvent se permettre de s’endetter. Pour l’instant. Mais quand la dette publique dépassera 150 % du PIB, comme au Japon, même Washington ne pourra plus jouer les apprentis sorciers.
La vraie question, c’est : jusqu’où ira le système avant de s’effondrer ?
L’Europe, condamnée à innover (ou à s’effondrer)
L’Europe, elle, n’a pas ce luxe. Son modèle social est fragile. Ses recettes fiscales dépendent à 60 % de la taxation du travail. Et ses États sont endettés jusqu’au cou. L’Allemagne, par exemple, a une dette publique de 70 % du PIB. La France, 110 %. Si l’IA fait chuter les recettes, ce sera la crise de la dette. Et cette fois, ni la BCE ni les marchés ne pourront sauver personne.
Pourtant, l’Europe a une chance : elle peut anticiper. Contrairement aux États-Unis, elle a encore des marges de manœuvre. Elle pourrait :
- Créer une taxe européenne sur les robots. Pas une taxe symbolique, mais une vraie, qui finance la transition. Avec des contreparties : formation massive, reconversion des travailleurs, filets sociaux renforcés.
- Réformer en profondeur l’impôt sur le revenu. Pourquoi pas un système où seuls les très hauts revenus paient, et où les autres bénéficient d’allègements ? Mais ça suppose de casser les syndicats et les partis traditionnels.
- Investir massivement dans les secteurs non automatisables. Santé, éducation, services publics, ces domaines résistent à l’IA. Mais il faut y mettre le prix. Et les États n’ont plus les moyens.
Le problème, c’est que personne ne veut prendre ces décisions. Parce que ça fait mal. Parce que ça divise. Parce que ça demande du courage politique.
Et pendant ce temps, l’IA continue de grignoter.
Le vrai danger : quand les États n’auront plus les moyens de vous protéger
Le pire, ce n’est pas la crise fiscale en soi. C’est ce qui vient après.
Si les États perdent leurs recettes, ils ne pourront plus :
- Financer l’éducation. Déjà , les profs manquent. Avec l’IA, les budgets scolaires vont fondre. Résultat ? Une génération mal formée, sans qualifications, condamnée à des emplois précaires.
- Garantir la santé. Les hôpitaux sont déjà sous pression. Si les médecins et les infirmières sont remplacés par des algorithmes, qui paiera pour les soins ? Les assurances privées ? Les patients eux-mêmes ?
- Assurer la sécurité. La police, les pompiers, les militaires, tous ces métiers sont en partie automatisables. Si les budgets baissent, qui protégera les citoyens ? Des drones ? Des mercenaires privés ?
Le scénario le plus probable ? Un État minimal, qui ne fait plus que les bases : justice, défense, quelques infrastructures. Tout le reste sera privatisé. Ou abandonné.
Et vous, vous serez livrés à vous-mêmes.
La dernière carte : et si on taxait les riches… vraiment ?
Il reste une solution. Une solution radicale. Taxer les ultra-riches. Vraiment. Pas 1 %, pas 2 %, mais 10 %, 20 %, 30 %.
Parce que les vrais gagnants de l’IA, ce sont eux. Les propriétaires des algorithmes, des données, des robots. Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Larry Page, ces gens-là vont devenir encore plus riches. Et pendant ce temps, le reste de la population va voir ses revenus fondre.
En 2022, les 1 % les plus riches du monde possédaient 45 % des richesses globales, selon Oxfam. Si on leur prelevait ne serait-ce que 5 % de cette fortune, ça ferait 2 000 milliards de dollars par an. De quoi financer les États pendant des années.
Mais bien sûr, ça ne se fera pas. Parce que ces gens ont les meilleurs avocats, les meilleurs lobbies, les meilleurs amis au pouvoir. Parce que personne n’a le courage de les affronter.
Alors quoi ? On attend que le système s’effondre ? On laisse les robots prendre le contrôle fiscal ?
Non. Il faut se réveiller.
L’IA va changer tout. Pas dans dix ans. Maintenant. Et si les États ne se réveillent pas, ce ne sont pas seulement leurs recettes qui vont s’effondrer. C’est leur légitimité. Leur capacité à protéger. Leur raison d’être.
La vraie question, c’est : jusqu’où irez-vous avant de vous battre ?