En 2023, une équipe de l’Université de Washington a utilisé une IA pour générer 16 virus synthétiques, conçus pour cibler des bactéries multirésistantes. L’objectif ? Trouver des armes contre des souches qui résistent aux antibiotiques. Résultat : l’IA a proposé des séquences virales efficaces. Sauf que personne ne sait vraiment ce qu’on vient de déchaîner. Pas même ceux qui ont appuyé sur le bouton Exécuter.
Le problème, c’est que ces virus ne restent pas dans un labo.
L’étude, publiée dans Nature Communications, montre que l’IA peut prédire des structures virales inédites. En théorie, c’est utile : si on peut fabriquer des virus pour tuer des bactéries, on pourrait inverser le processus et les utiliser comme vaccins. En pratique ? On ignore comment ces séquences vont se comporter une fois lâchées dans la nature. Ou pire : si elles tombent entre de mauvaises mains.
Les bactéries, on les connaît. Les virus générés par IA, non.
Les bactéries résistantes, c’est un fléau connu. L’OMS estime qu’elles tuent 1,2 million de personnes par an. Mais ces nouveaux virus ? Personne n’a étudié leur stabilité, leur capacité à muter, ou leur potentiel à infecter des humains par accident. Le professeur David Baker, à la tête de l’équipe, parle d’« outils prometteurs ». Prometteurs pour qui ? Pour les hôpitaux ? Pour les laboratoires ? Ou pour le premier bio-terroriste qui tombe sur ces séquences en ligne ?
L’IA devient le complice des laboratoires… et des malfrats
Les outils d’IA comme AlphaFold (DeepMind) ou RoseTTAFold ont déjà révolutionné la biologie en prédisant des structures de protéines. Mais là, on passe à la vitesse supérieure : l’IA ne prédit plus, elle conçoit. Et ça, c’est un jeu dangereux.
En 2022, une fuite de données sur GitHub avait révélé des séquences génétiques de virus modifiés, partagées sans contrôle. Avec ces nouveaux virus générés par IA, le risque n’est plus une fuite : c’est une fabrication à la demande. Un étudiant en biologie, un hacker motivé, ou un État voyou peuvent maintenant générer des pathogènes sur mesure. Pas besoin de voler des échantillons, il suffit de taper une commande.
Le CDC et l’OMS regardent ailleurs.
Quand on demande à l’Organisation mondiale de la santé ou aux Centers for Disease Control (CDC) leur avis sur ces virus, les réponses sont floues. « Nous suivons de près les avancées en IA et biosécurité », répond un porte-parole de l’OMS. « De près », mais sans plan d’action concret. Pourtant, en 2021, un rapport du Biosecurity Engagement Program (un think tank américain) alertait déjà : « L’IA accélère la course aux armes biologiques. Les États et les groupes non étatiques peuvent désormais concevoir des agents pathogènes sans accès aux laboratoires classiques. »
Pourtant, aucune réglementation n’a été renforcée. Pourquoi ? Parce que les gouvernements préfèrent encore croire que « ça n’arrivera pas ». Comme avec les armes nucléaires dans les années 1950 : « Personne ne serait assez fou pour en utiliser. » Sauf que cette fois, le fou n’a même pas besoin d’une centrale atomique. Un ordinateur et un synthétiseur d’ADN suffisent.
Les labos jouent à la roulette russe avec la biosécurité
L’Université de Washington n’est pas la seule à tester ces outils. En Chine, des équipes du Centre de contrôle et de prévention des maladies (China CDC) utilisent déjà l’IA pour générer des virus. En Russie, des chercheurs de l’Institut Gamaleïa (celui qui a développé Spoutnik V) ont publié des travaux sur des virus modifiés par algorithme. Personne ne sait qui contrôle ces recherches, ni comment ces séquences sont sécurisées.
Le vrai danger ? Personne ne sait qui détient quoi.
En 2020, une étude de MIT Technology Review a révélé que des séquences génétiques de virus mortels (comme celui de la peste porcine africaine) étaient disponibles en open source. Avec l’IA, le problème s’aggrave : on ne génère plus des virus trouvés dans la nature, on en invente. Et une fois inventés, ils peuvent être adaptés, optimisés, ou détournés.
Les régulateurs ont 10 ans de retard.
En 2014, le Biological Weapons Convention (une sorte de traité international contre les armes biologiques) a tenté de réguler les recherches sur les pathogènes dangereux. Problème : le texte est flou, et l’IA n’y était même pas mentionnée. Aujourd’hui, des pays comme les États-Unis ou le Royaume-Uni ont des lois sur la biosécurité, mais elles datent des années 2000. À l’époque, personne ne parlait d’IA générative.
Le pire ? Les labos eux-mêmes ne savent pas toujours ce qu’ils créent.
En 2017, une équipe de l’Université de Calgary a accidentellement créé un virus infectieux pour les humains en manipulant des séquences de grippe aviaire. Résultat : deux chercheurs ont dû être mis en quarantaine. Avec l’IA, le risque d’erreur n’augmente pas seulement : il devient systémique. Parce qu’un algorithme peut générer des millions de combinaisons en quelques heures. Et si une seule est dangereuse ?
Et si l’IA devenait le prochain Ebola… mais en pire ?
Imaginons un scénario : un groupe terroriste ou un État isolé utilise ces outils pour créer un virus résistant aux traitements existants, capable de se propager rapidement, et impossible à tracer. Pas besoin d’une arme sophistiquée : un simple synthétiseur d’ADN (qui coûte moins de 10 000 dollars) et un ordinateur avec une IA bien entraînée suffisent.
Le vrai problème, ce n’est pas l’IA. C’est nous.
On a mis 70 ans à réaliser que les armes nucléaires étaient un risque. On a mis 30 ans à comprendre que les virus pouvaient être détournés. Avec l’IA, on a deux ans pour se réveiller. Deux ans pour réguler, deux ans pour former les chercheurs, deux ans pour éviter que ces outils ne tombent entre de mauvaises mains.
Pour l’instant, les laboratoires continuent à jouer les apprentis sorciers. Et les gouvernements ferment les yeux, en espérant que « ça ne nous arrivera pas ».
Spoiler : ça nous arrivera.
Pas demain, peut-être dans cinq ans. Mais le jour où un virus conçu par une IA sortira d’un labo par accident, ou sera utilisé à des fins malveillantes, il sera trop tard pour regretter. Parce qu’à ce moment-là, on ne saura même pas qui l’a fabriqué. Ni comment l’arrêter.
La question n’est plus si ça arrivera. Mais quand.