Un défi qui part d’une évidence ignorée
En 2023, selon Statistique Canada, 62 % des hommes âgés de 18 à 34 ans n’ont pas de médecin de famille. Pas de rendez-vous, pas de suivi, rien. Pourtant, les campagnes de santé publique s’enchaînent depuis des années. Movember, avec ses moustaches ridicules et ses collectes de fonds, a au moins le mérite d’exister. Mais est-ce que courir en groupe va vraiment changer la donne ?
Le principe est simple : inscrivez-vous à une course, parlez-en à votre médecin avant ou après. Merck ajoute un argument commercial (les hommes qui bougent sont moins malades, donc moins de médicaments à vendre ?). Mais le vrai problème, c’est que la course, ça ne suffit pas. Un homme qui court pour se défouler ne va pas soudainement se confier sur sa dépression. Sauf s’il y a un déclic ailleurs.
Et ce déclic, il ne vient pas des campagnes. Il vient des pairs. Un ami qui avoue avoir des problèmes de prostate, un collègue qui parle de sa thérapie sans tabou. Les hommes ne vont pas chez le médecin parce que personne autour d’eux n’en parle. Movember le sait, mais son approche reste superficielle : une course, une moustache, et hop, on a sauvé le monde.
Le piège des bonnes intentions
L’alliance Merck-Movember sent le partenariat corporate bien pensant. Merck, géant pharmaceutique, y trouve un argument marketing : « On soigne mieux ceux qui bougent ». Movember, lui, a besoin de visibilité. Le problème ? Aucun des deux ne force le sujet.
Prenez l’exemple des États-Unis, où des programmes similaires ont été testés. Résultat ? Seulement 15 % des participants ont effectivement pris rendez-vous chez leur médecin après une activité sportive. Pourquoi ? Parce que le sport, c’est une porte d’entrée, pas une solution. Un homme qui court parce qu’il stresse ne va pas soudainement se mettre à parler de ses angoisses. Il faut lui donner les mots, les exemples concrets, les preuves que ça ne sert à rien de jouer les durs.
Or, les campagnes actuelles évitent ce sujet. On ne dit pas : « Si tu ne vas pas chez le médecin, tu risques de mourir plus tôt. » On dit : « Bouge, ça fait du bien. » Comme si la santé mentale ou le cancer de la prostate pouvaient être résolus par une séance de jogging.
Ce que les chiffres cachent vraiment
En 2022, 1 homme sur 7 au Canada était diagnostiqué pour un cancer de la prostate. Pourtant, seulement 30 % des hommes se font dépister régulièrement. Pourquoi ? Parce qu’ils croient que « ça ne m’arrivera pas », ou parce qu’ils ont honte d’en parler. Movember et Merck le savent, mais leur défi ignore l’essentiel : la peur du jugement.
Un homme qui avoue aller chez le psychologue est souvent perçu comme faible. Un homme qui se fait suivre pour une dépression ? Même chose. Le sport ne change pas ça. Une course, ça muscle le corps, pas l’esprit. Et tant que la société traitera la vulnérabilité comme une faiblesse, les hommes continueront à courir… mais pas vers leur médecin.
La vraie question : et après la course ?
Supposons que le défi fonctionne. Supposons que des milliers d’hommes s’inscrivent, courent, et en profitent pour prendre rendez-vous. Qu’est-ce qui se passe après ?
Est-ce que leur médecin va leur poser les bonnes questions ? Est-ce que les cliniques sont équipées pour gérer l’afflux de nouveaux patients ? Non. Le système de santé canadien est déjà saturé. Ajouter une vague de patients qui découvrent suddenly qu’ils ont besoin de soins ? Ça va empirer les délais.
Movember et Merck jouent sur l’émotion, pas sur la réalité. Ils misent sur l’idée que « bouger, c’est déjà bien », alors que la vraie bataille, c’est démédicaliser la honte. Un homme qui va chez le médecin parce qu’il a couru avec des potes, c’est bien. Un homme qui y va parce qu’il a compris que sa santé n’est pas un sujet de moquerie, ça, c’est une révolution.
Le vrai défi n’est pas de courir
Le problème, c’est que personne ne parle vraiment du problème. Pas Merck, pas Movember, pas les gouvernements. On préfère des campagnes légères, des moustaches en novembre, des courses solidaires… Tant que les hommes croiront que parler de santé, c’est avouer un échec, rien ne changera.
Alors oui, courez. Courrez pour vous défouler, pour rencontrer des gens, pour vous sentir vivant. Mais après ? Après, il faut casser la glace. Vraiment. Pas avec un sourire et une poignée de main avant de repartir chez soi. Avec des mots. Avec des exemples. Avec la preuve que demander de l’aide, ce n’est pas une faiblesse, c’est une nécessité.
Movember et Merck pourraient commencer par là . Au lieu de lancer des défis, ils pourraient exiger des changements : des campagnes qui parlent cash de santé mentale, des médecins formés à écouter sans juger, des politiques qui punissent les employeurs qui stigmatisent les hommes en arrêt maladie. Mais ça, ce serait trop compliqué. Alors on court. Et on attend que les choses changent toutes seules.