Les antinucléaires paralysent Chertal sans que quiconque ne réagisse.

À Herstal, des militants ont envahi les abords du projet Chertal pour bloquer un nouveau réacteur nucléaire. Leur argument ? Incompatibilité avec les énergies renouvelables. Mais derrière les slogans, une question plus large : pourquoi l’État persiste-t-il à parier sur une énergie contestée, alors que les faits lui donnent tort ?

Publié le 20 septembre 2026 à 12:12
Les antinucléaires paralysent Chertal sans que quiconque ne réagisse.

Le 12 mars, vers 14h, les grilles de l’ancienne usine Cockerill à Herstal ont tremblé sous les coups de masse. Pas un cambriolage, mais une manifestation. Une vingtaine d’antinucléaires, casques sur les oreilles et banderoles à la main, scellaient symboliquement le site du projet Chertal, ces nouveaux réacteurs EPR que la Belgique veut construire en plus des vieux modèles encore en service. Leur cible ? Un dossier déjà critiqué pour son coût (estimé à 12 milliards d’euros par l’Agence fédérale de contrôle nucléaire, soit 3 fois plus que les prévisions initiales de 2015), son délai (2030 minimum, soit 10 ans de retard sur le planning), et surtout son inutilité selon eux. « On nous vend du nucléaire comme une solution, mais c’est une impasse. Pendant ce temps, les renouvelables stagnent faute d’investissements réels », lance Sophie, une militante de Greenpeace Belgique présente sur place, les doigts noirs de cambouis après avoir collé des stickers « Stop Chertal » sur les barrières de sécurité. Pas de violence, pas de débordement, juste une occupation méthodique. Et surtout, un silence assourdissant de la part des autorités.

Pourquoi Herstal, et pas ailleurs ?

Le choix de Herstal n’est pas anodin. La ville, déjà marquée par la désindustrialisation, abrite un site stratégique : l’usine de fabrication des cuves des réacteurs nucléaires. « C’est ici que se décide l’avenir du nucléaire belge, explique Marc, porte-parole des Amis de la Terre. Si les EPR de Chertal sont construits, c’est ici que les pièces seront assemblées. Alors on a décidé de leur pourrir la vie avant même qu’ils ne commencent. »

Leur argument ? La Belgique a déjà assez de centrales pour couvrir ses besoins en électricité (70 % de son mix énergétique en 2023, selon Eurostat). Ajouter deux EPR, c’est parier sur une technologie vieillissante alors que le solaire et l’éolien coûtent 3 à 5 fois moins cher à l’installation (source : rapport RTE 2023). « On nous dit que le nucléaire est stable, mais regardez l’Allemagne : elle a fermé ses centrales et elle s’en sort très bien, rétorque Sophie. Nous, on veut juste qu’on arrête de gaspiller des milliards dans du béton radioactif. »

Sauf que le gouvernement belge, lui, ne l’entend pas de cette oreille. « Le nucléaire reste une pierre angulaire de notre transition énergétique », a répété le ministre de l’Énergie, Tinne Van der Straeten, lors d’une conférence de presse en février. Un aveu ? Celui d’un pays qui ne sait plus quoi faire face à la crise climatique, aux pénuries de gaz et à l’instabilité des marchés. « Ils ont peur du black-out, mais en misant sur le nucléaire, ils prennent le risque de tout rater », analyse Marc. Parce que les EPR, c’est comme les TGV : toujours en retard, toujours plus cher, et jamais à l’heure.

Le vrai problème : l’État joue les sourds

Ce qui agace le plus les militants, ce n’est pas tant la manifestation elle-même que l’absence de débat. « On nous traite de Cassandre, mais regardez les chiffres : en 2022, la Belgique a importé 12 TWh d’électricité, surtout parce que ses centrales étaient à l’arrêt pour maintenance, rappelle un rapport de l’Union européenne sur l’interconnexion énergétique. Pourtant, personne ne parle de moderniser le réseau ou d’accélérer les renouvelables. »

Le gouvernement belge mise sur un scénario optimiste : les EPR de Chertal entreraient en service en 2030, juste à temps pour remplacer les vieux réacteurs de Doel et Tihange, dont la fermeture est prévue entre 2025 et 2035. Sauf que :

  • Aucun EPR n’a jamais Ă©tĂ© construit Ă  temps (Flamanville en France est en retard de 15 ans, Olkiluoto en Finlande de 14 ans).
  • La demande en Ă©lectricitĂ© belge pourrait chuter avec l’électrification des transports et le chauffage, mais les scĂ©narios officiels tablent sur une hausse de 20 % d’ici 2040 (source : SPW Économie).
  • Les renouvelables sont brimĂ©es : en 2023, seulement 12 % du mix Ă©nergĂ©tique belge venait du solaire et de l’éolien (contre 30 % en Allemagne). « On nous serine que le nuclĂ©aire est propre, mais c’est faux, crache Sophie. Le vrai problème, c’est qu’on n’a pas le courage de choisir une vraie stratĂ©gie. »

Et puis il y a l’argument géopolitique : la Belgique dépend à 40 % du gaz russe (avant la guerre en Ukraine). « Si on avait investi dans l’éolien offshore comme le Danemark, on ne serait pas dans cette merde aujourd’hui », lance Marc. Pourtant, les subventions pour le nucléaire sont toujours là. En 2022, 1,2 milliard d’euros ont été injectés dans le secteur (chiffre extrait du budget fédéral), alors que les aides aux énergies vertes stagnaient.

Ce que les antinucléaires ne disent pas (mais que tout le monde sait)

Bien sûr, les militants ont des angles morts. Le premier ? Le stockage des déchets. « Oui, le nucléaire produit des déchets, mais on sait les gérer, rétorque un ingénieur nucléaire sous couvert d’anonymat. Le vrai problème, c’est que personne ne veut des centrales à proximité de chez soi. » C’est vrai. À Malville, en France, le projet de stockage Cigéo a mis 20 ans à obtenir son permis. À Herstal, personne ne veut des entrepôts de déchets radioactifs dans son jardin. Mais personne ne propose de solution non plus.

Deuxième angle mort : l’emploi. « Fermer les centrales, c’est tuer des milliers d’emplois », entend-on souvent. Faux. L’industrie nucléaire belge emploie 12 000 personnes (chiffre Engie 2023). Mais le secteur des énergies renouvelables, lui, en crée 3 fois plus par gigawatt installé (étude IRENA). « On peut reconvertir, mais il faut le vouloir », tempère Sophie. Sauf que personne ne veut en parler.

Troisième problème : l’urgence climatique. « On n’a pas le temps d’attendre que les EPR soient prêts, martèle Marc. En 2023, la Belgique a manqué ses objectifs de réduction de CO₂ pour la 4e année consécutive. Et on mise sur quoi ? Du béton et de l’uranium. » Le nucléaire, c’est du long terme. Très long terme. Trop long pour une crise qui s’accélère.

Alors, que faire ?

Les antinucléaires ont raison sur un point : le projet Chertal est un symbole. Pas seulement parce qu’il coûte une fortune, mais parce qu’il représente l’incapacité de l’Europe à choisir. D’un côté, on a les lobbies nucléaires qui promettent des miracles. De l’autre, les écologistes qui crient au désastre. Et au milieu ? Des citoyens qui ne comprennent plus rien.

« Le vrai combat, ce n’est pas contre le nucléaire, c’est contre l’incompétence politique », résume Sophie. Parce que la solution, elle est là, sous nos yeux. L’Allemagne a fermé ses centrales et a dépassé ses objectifs de renouvelables en 2023. Le Danemark produit 50 % de son électricité via l’éolien. La Belgique, elle, traîne. Et pendant ce temps, à Herstal, les militants tapent sur des grilles rouillées en hurlant des vérités que personne ne veut entendre.

La question n’est pas : « Faut-il arrêter le nucléaire ? » Mais : « Peut-on se permettre de continuer à parier sur une énergie qui nous coûte plus cher que le vent et le soleil ? » La réponse est non. Et pourtant, on y va quand même.

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R Galaxie Rédaction

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