À Dubaï, le Burj Al Arab brille toujours, défiant les nuages de fumée qui s’élèvent à 1 200 km plus à l’ouest. Pourtant, depuis octobre, la guerre au Yémen, non, pas celle-là, l’autre, celle qui déchire Israël et le Hezbollah, a fait chuter les réservations de 30 % dans la région. Mais peu importe. Les promoteurs continuent d’ouvrir des palaces, les compagnies aériennes maintiennent leurs liaisons, et les gouvernements du Golfe injectent des milliards dans des projets pharaoniques, comme le futur Red Line, un métro de 92 km censé relier Abu Dhabi à Dubaï en 2027. Pourquoi ? Parce que, pour eux, le tourisme n’est pas un secteur comme les autres. C’est une religion. Une religion qui coûte cher, mais qui paie, quand ça paie.
Le chiffre que personne ne veut commenter En 2023, le Golfe a accueilli 63 millions de touristes internationaux, selon la World Travel & Tourism Council. Un record. Mais cette année ? Les prévisions sont tombées. L’Arabie saoudite, qui misait sur sa Vision 2030 et ses NEOM, a vu ses réservations s’effondrer de 40 % depuis le début des hostilités. Pourtant, Riyad vient d’annuler tout de même un projet de $500 millions pour agrandir son aéroport de La Mecque. Pourquoi ? Parce que les pèlerins, eux, ne manquent pas. Même en guerre, les Saoudiens remplissent leurs mosquées. Le tourisme de masse, lui, peut attendre.
Et puis il y a les invisibles. Ceux qu’on ne voit pas dans les chiffres officiels. Les travailleurs migrants, 90 % de la population des Émirats, qui, eux, ne partent pas. Ils restent coincés dans des hôtels de chantier, à construire les gratte-ciels du futur, pendant que leurs patrons leur paient à peine le SMIC. Le tourisme de luxe a besoin de cette main-d’œuvre invisible. Sans eux, pas de Burj Khalifa, pas de Palm Jumeirah, pas de Dubaï Mall. Juste des déserts vides.
Ce que les banques ne disent pas Les investisseurs, eux, ferment les yeux. Parce que le Golfe, c’est le dernier eldorado des fonds souverains. Les Qatar Investment Authority et les ADQ (Abu Dhabi’s sovereign wealth fund) achètent des clubs de foot, des gratte-ciels à Paris, des parts dans des startups californiennes. Ils ont les moyens. Et la stratégie est simple : diversifier. Si la guerre coupe le pétrole, le tourisme compense. Sauf que cette fois, c’est différent. La guerre n’est pas à la porte. Elle est dans la cour.
Prenez l’exemple d’Etihad Airways, la compagnie nationale d’Abu Dhabi. En 2023, elle transportait 20 millions de passagers. Cette année ? Les vols vers Tel-Aviv ont été suspendus. Ceux vers Beyrouth aussi, depuis que le Hezbollah a transformé l’aéroport en zone de tir. Mais Etihad continue d’acheter des Airbus. Pourquoi ? Parce que, dans cinq ans, peut-être, la guerre sera finie. Et les touristes israéliens et européens reviennent. En attendant, les compagnies misent sur le tourisme médical, les Émirats attirent 2 millions de patients par an pour des opérations à prix cassés. Une aubaine. Sauf que, quand un hôpital de Dubaï est bombardé, oui, ça arrive, les assurances refusent de couvrir.
Le piège des infrastructures fantômes Le vrai problème, c’est que les pays du Golfe ont construit leur modèle sur du sable. Littéralement. Dubaï a créé des îles artificielles pour attirer les touristes. Abu Dhabi a dépensé $33 milliards pour son Yas Island, une copie conforme de la Jamaïque… sans les plages bondées. Résultat ? Des projets qui tournent à vide. Le Almouj, un resort de 2 milliards de dollars censé accueillir 20 000 visiteurs par jour, n’en a jamais vu plus de 5 000. Pourquoi ? Parce que personne ne veut payer 500 dollars la nuit dans un hôtel où les serveurs vous regardent de travers.
Et puis il y a l’effet domino. Si la guerre s’étend, et les signes sont là, les compagnies aériennes vont réduire leurs vols. Les assurances vont exiger des primes astronomiques. Les touristes vont boycotter. Mais les gouvernements ne reculeront pas. Parce que, pour eux, le tourisme, c’est plus qu’un secteur. C’est une question de survie. Sans lui, plus de devises, plus de prestige, plus de rêve vendu au monde entier.
Le pari le plus risqué du Golfe Le vrai calcul, celui que personne ne fait, c’est celui de la durée. Combien de temps les Émirats peuvent-ils tenir avec un tourisme à moitié mort ? Combien de temps avant que les banques ne claquent la porte ? Trois ans ? Cinq ans ? Personne ne sait. Mais une chose est sûre : si la guerre dure, les palaces se videront. Les chantiers s’arrêteront. Et les travailleurs migrants ? Ils resteront. Parce que personne ne veut les rapatrier. Même en guerre.
En 2019, le tourisme représentait 12 % du PIB des Émirats. Aujourd’hui, avec la guerre, ce chiffre a chuté. Mais les gouvernements continuent de dépenser. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas le choix. Le pétrole ne paiera plus les factures éternellement. Alors ils misent sur le tourisme, comme on mise sa dernière pièce de monnaie au casino. Avec une différence : ici, la banque, c’est le monde entier.
La dernière carte à jouer Il reste une solution. Le tourisme de crise. Celui qui attire les riches quand tout va mal. Les Émirats ont déjà testé : en 2020, pendant le Covid, Dubaï a accueilli des millions de touristes chinois, trop heureux de fuir Pékin. Aujourd’hui, avec la guerre, c’est au tour des Européens de fuir. Mais pour combien de temps ? Les bombes, ça use.
En 2024, les Émirats ont dépensé $15 milliards pour promouvoir leur tourisme. En pleine guerre. Un record. Un record stupide. Parce que, quand les avions ne volent plus, quand les hôtels se vident, quand les travailleurs fuient… il ne reste plus que le désert. Et le désert, ça ne paie pas les factures.
Ce que personne ne dit Le vrai problème, c’est que personne ne veut admettre l’évidence : le Golfe a construit son avenir sur un mirage. Un mirage qui s’appelle Dubaï. Un mirage qui s’appelle Abu Dhabi. Un mirage qui s’appelle l’argent facile. Et maintenant, la guerre est là. Pas celle qu’on attendait, pas celle des sables, mais celle qui grignote les marges, qui fait fuir les investisseurs, qui transforme les gratte-ciels en pièges à touristes.
Alors oui, les pays du Golfe misent sur le tourisme. Ils n’ont pas le choix. Mais le vrai pari, celui qu’ils refusent de jouer, c’est celui de la réalité. Et la réalité, elle, ne sourit pas aux rêveurs.