L’eau qui disparaît sans laisser de trace
Imaginez un robinet ouvert en permanence, jour et nuit, qui rejette une quantité d’eau équivalente à celle d’un petit lac chaque semaine. Sauf que ce robinet, c’est une centrale nucléaire. Et personne ne compte les gouttes. À Gösgen, dans l’Aargau, et à Leibstadt, près de Brugg, les deux réacteurs suisses les plus puissants aspirent des millions de mètres cubes d’eau par an. Pas pour la boire, pas pour l’irriguer, non, pour la refroidir. Et une bonne partie s’en va en fumée. Littéralement. La vapeur monte, se disperse, et hop : l’eau est partie pour de bon. Comme si la Suisse vidait un étang chaque année, sans que personne ne s’en aperçoive. Sauf que cet étang, c’est le Rhin, la Thur, ou les nappes phréatiques locales. Et que cette disparition a un coût. Un coût que personne ne veut afficher.
Le rapport de Greenpeace est clair : ces deux centrales, avec leurs tours de refroidissement, fonctionnent comme des évaporateurs géants. L’eau chauffée à 30-40°C s’échappe dans l’air, et avec elle, une partie de l’humidité locale. Résultat ? Une pression supplémentaire sur les ressources en eau, surtout en période de sécheresse. Or, la Suisse n’est pas à l’abri. En 2018, le canton de Vaud a frôlé le rationnement. En 2022, les niveaux des lacs ont atteint des minima historiques. Et pourtant, les centrales continuent de pomper, d’évaporer, sans que personne ne leur demande des comptes.
Pourquoi ce silence ?
Parce que c’est plus simple. Parce que l’eau, en Suisse, ça semble encore abondant. Parce que le nucléaire, c’est sacré. Et puis, il y a cette petite astuce comptable : l’eau évaporée ne compte pas dans les bilans hydriques officiels. Elle n’apparaît ni dans les rapports de l’OFEV (l’Office fédéral de l’environnement) ni dans ceux des exploitants. Comme si elle n’existait pas. Pourtant, elle existe. Et elle s’accumule. À raison de 35 millions de m³ par an, c’est l’équivalent de 10 % du débit annuel du Rhône à Genève. Une goutte dans l’océan ? Pas quand on sait que la Suisse dépend à 60 % des eaux de surface pour son approvisionnement.
Axpo et BKW, les géants derrière ces centrales, minimisent l’impact. « Le prélèvement d’eau est encadré par la loi, et les rejets sont conformes aux normes », argumente-t-on côté industriel. Sauf que les normes suisses sur l’eau sont… suisses. Elles ne tiennent pas compte de l’évaporation massive, car personne n’a jamais vraiment mesuré son impact cumulé. Et puis, il y a cette petite vérité gênante : l’eau évaporée, ça ne se recycle pas. Ça ne se stocke pas. Ça disparaît. Pour de bon.
Le vrai problème, c’est l’addition
En 2050, la Suisse comptera 20 % d’habitants en plus. Les sécheresses, elles, ne feront que s’aggraver. Et les centrales nucléaires ? Elles auront toujours besoin d’eau. Beaucoup d’eau. Sauf que personne ne semble se soucier de savoir où elle ira. À Gösgen, le Rhin est déjà stressé par les prélèvements agricoles et industriels. À Leibstadt, la Thur, un petit fleuve discret, voit son débit diminuer chaque été. Et les deux centrales pompent sans relâche, comme si l’eau était une ressource illimitée.
Le pire ? Personne ne pose la bonne question. Pas « Combien d’eau utilisez-vous ? », mais « Que faites-vous pour compenser ce que vous prenez ? ». Réponse : rien. Absolument rien. Pas de reboisement ciblé pour augmenter l’évapotranspiration. Pas de désalinisation pour remplacer l’eau perdue. Juste… l’évaporation. Année après année. Décennie après décennie.
Et si on parlait enfin du nucléaire… comme d’une question d’eau ?
Greenpeace a raison sur un point : ce chiffre de 35 millions de m³, c’est un leurre. Le vrai problème, ce n’est pas le volume en soi, mais ce qu’il représente. Une dépendance. Une négligence. Une forme de gaspillage institutionnalisé. Parce que oui, l’eau évaporée par les centrales, ça ne se voit pas. Ça ne fait pas de vagues. Ça ne provoque pas de manifestations. Mais ça affaiblit le pays. Silencieusement.
En 2024, la Suisse va devoir choisir. Soit elle continue à fermer les yeux, et les centrales nucléaires deviendront un problème majeur en cas de sécheresse prolongée. Soit elle commence à poser les bonnes questions. Pas sur la sécurité des réacteurs, non, sur leur impact réel. Sur cette eau qui s’en va, et que plus personne ne voit.
Parce qu’un jour, peut-être, on se réveillera avec des centrales à sec. Et des millions de Suisses aussi.