Le 12 mars 2024, un courrier recommandé atterrit dans les bureaux d’Anthropic, à San Francisco. Pas un avertissement, pas une mise en demeure timide. Une poursuite en dommages et intérêts, signée par The Globe and Mail, The Toronto Star, La Presse et une dizaine d’autres éditeurs canadiens. Le montant ? Pas un chiffre, mais une idée : assez pour faire mal. Assez pour dire stop. Assez pour que les ingénieurs de Claude, le chatbot d’Anthropic, relèvent la tête de leurs écrans une seconde et se demandent : « On nous poursuit pour quoi, au juste ? » La réponse, c’est ça, le problème. Personne ne sait vraiment comment ça marche, ni ce qu’ils ont vraiment utilisé. Juste une certitude : ils ont pris leur contenu. Et ils ne veulent plus.
Le procès qui révèle une faille énorme
Anthropic, c’est la startup chouchou de Silicon Valley, celle qui a levé 10 milliards de dollars en promettant de faire de l’IA « alignée sur les valeurs humaines ». Sauf que leurs valeurs humaines, visiblement, ne passent pas par le droit d’auteur. Les éditeurs canadiens leur reprochent d’avoir scrapé leurs articles en masse pour entraîner Claude, sans permission, sans compensation, et surtout sans transparence. « On ne sait même pas si nos textes sont dedans », résume un avocat des plaignants. « On sait juste qu’on a disparu dans la machine. »
Le pire ? Anthropic ne nie pas. Dans un communiqué laconique, ils reconnaissent avoir utilisé « des données publiques », mais sans préciser lesquelles. « Public », au sens large. Comme si un article du Globe and Mail sur les marées noires en Arctique était la même chose qu’un tweet de Donald Trump. Sauf que pour l’IA, c’est pareil : du texte, des mots, des motifs à reproduire. Peu importe la source.
Et puis il y a ce détail qui cloche : les éditeurs canadiens ne sont pas les premiers à se plaindre. En 2023, The New York Times avait déjà attaqué Microsoft et OpenAI pour la même raison. En Europe, des médias comme Le Monde ou Der Spiegel ont menacé de poursuites. Mais là, c’est différent. Le Canada a une loi sur le droit d’auteur plus stricte que beaucoup d’autres pays. Et ses tribunaux, eux, ne reculent pas devant les géants du tech.
Le business model de l’IA : voler, puis négocier
Voilà le vrai scandale. Anthropic sait depuis des années qu’ils utilisent des données protégées. Mais ils attendent que les médias les poursuivent pour enfin… discuter. C’est le modèle. Scraper tout ce qui bouge, entraîner les modèles, et ensuite faire semblant de s’inquiéter des « enjeux éthiques ».
Prenez cette déclaration d’Amnon Shashua, cofondateur d’Anthropic (avant de quitter l’entreprise en 2023) : « Nous devons être transparents sur nos sources. » Trop tard. Les médias canadiens n’ont pas envie de transparence. Ils veulent de l’argent. Ou au moins un contrat. « On ne demande pas la lune », explique un porte-parole des plaignants. « Juste le respect du droit existant. »
Sauf que le droit, justement, ne suit pas. Les lois sur l’IA sont encore floues. En Europe, le Digital Services Act commence à encadrer l’utilisation des données, mais c’est lent. Aux États-Unis ? Rien. Le Canada mise sur ses tribunaux pour faire pression. Et ça marche.
Ce que personne ne dit sur Claude
Claude, c’est le rival de ChatGPT. Plus technique, plus précis, censé « comprendre » mieux. Sauf que personne ne sait vraiment comment il fonctionne. Pas même ses créateurs. « Nous n’avons pas accès au modèle complet », a admis un employé d’Anthropic lors d’une conférence en 2023. Traduction : ils ne contrôlent pas ce qu’ils ont entraîné.
Alors quand The Globe and Mail affirme que des passages entiers de leurs enquêtes sur les scandales politiques apparaissent mot pour mot dans les réponses de Claude… comment vérifier ?
Anthropic refuse de publier la liste exacte des sources utilisées. « Pour des raisons de sécurité », disent-ils. Sécurité contre quoi ? Contre les médias qui veulent savoir ce qu’ils ont volé ? Contre les lecteurs qui veulent savoir si leur travail a été utilisé sans leur consentement ?
Il y a pire. Les éditeurs ne sont pas les seules victimes. Les journalistes indépendants, les blogueurs, les petits sites locaux… personne ne les protège. Si votre article sur « Les problèmes de plomberie à Montréal en 2022 » a fini dans l’entraînement de Claude, trop tard. Vous ne saurez jamais. Et vous ne toucherez rien.
La vraie question : et si c’était déjà trop tard ?
Voilà le vrai problème. Anthropic et les autres ont déjà tout pris.
En 2020, une étude de l’Internet Archive estimait qu’environ 80 % des données utilisées pour entraîner les grands modèles d’IA provenaient de sources non consentantes. 80 %. Pas des livres publics, pas des tweets anonymes. Des articles, des analyses, des reportages. Du travail de journalistes. Et personne ne les a payés.
Le Canada tente de changer ça. Mais est-ce que ça suffira ? Non. Parce que le vrai jeu, lui, se joue ailleurs : aux États-Unis, en Chine, partout où les lois sont laxistes.
Anthropic pourrait déménager demain. Ou simplement continuer à nier, à tergiverser, à attendre que les médias épuisent leurs ressources en justice.
Le pire ? Ça marche. Les géants de l’IA savent une chose : les médias ont besoin d’eux. Même The New York Times collabore avec Microsoft sur des projets « innovants ». Alors qui va vraiment les arrêter ?
La leçon des éditeurs canadiens
Ce qui est en train de se passer au Canada, c’est une guerre de tranchées. Pas contre l’IA. Contre ceux qui la laissent faire n’importe quoi.
Les éditeurs ne veulent pas interdire l’IA. Ils veulent des règles. Un cadre. Un prix. Parce que sinon, ils disparaîtront. Pas demain. Dans cinq ans. Quand les algorithmes auront digéré assez de contenu pour remplacer leurs équipes. Quand les lecteurs iront directement à Claude pour leurs infos, sans passer par le Globe and Mail.
Le procès canadien, c’est un signal. Un seul. Mais un signal fort : « On ne sera pas vos fournisseurs gratuits. »
Reste à savoir si quelqu’un l’écoutera.
Parce que le vrai danger, ce n’est pas l’IA. C’est qu’on la laisse faire comme si de rien n’était.